24.3.10

Le réel et la vérité



Ce soir, je me demande deux choses: l’une, c’est la nature du lien entre le livre et la réalité. L’auteur, par l’entremise de l’écriture, essait-il de reproduire la réalité ou de la créer? Doit-on écrire le réel ou le mettre en scène? Certains éléments de réponse s’offrent dans l’excellente introduction de Narrations de la vie intérieure par Belinda Cannone:

« (...) les romans, eux, nous disent sans fin les expériences singulières. Ils donnent des représentations du réel qui, à certains égards, ressemblent au calcul de la circonférence du cercle (...) J’apprend précisément la jalousie en lisant Proust. Mais demain je lirai un nouveau roman qui me parlera aussi de jalousie, et j’apprendrai encore ce que c’est que la jalousie. Infinie varité des expériences humaines à laquelle répond l’’infinie inventivité des romans. Ainsi j’apprend le monde. Car la littérature pense (...) La littérature nous apprend ce que c’est que le monde et ce que c’est qu’y être sujet, et aucune expérience humaine, fût-elle riche et pleine et comblée, ou aventureuse et surprenante, aucune expérience ne peut à éprouver et à comprendre le millième de ce que la lecture nous apprend. (...) écrire un roman équivaut à créer un monde possible, avec l’extraordinaire complexité que ce vocable suggère. Le roman ne met en scène une idée, mais des faisceaux complexes d’idées. C’est en ce sens que le romancier, un de ceux pour qui une chose réelle n’a pas plus d’importance qu’une chose pensée, pourrait être appelé éveilleur des possibles. »

Cannone parle donc de faits intéressants: 1) la représentation du réel => 2) par laquelle, le récit devient un outil éducatif => 3) d’où il ressort un ensemble d’expériences humaines dans un monde possible => 4) ce qui fait de l’écrivain un éveilleur des possibles.

La critique devra attendre. J’y reviendrai quand j’aurais terminer la lecture du livre de Cannone. Suis-je cet éveilleur des possibles? Quelles leçons tire-t-on de mes textes?

La seconde question, plus existentielle, suit le raisonnement développé dans Clairs-obscurs: l’homme de vérité, existe-t-il lui-même dans un monde faux. Albert choisit de vivre pour sauver sa vérité, mais ce choix n’est-il pas, en soi, une fausse excuse? Je veux dire, le choix, s’il est possible dans ce monde, ne demeure-t-il pas: faux et faux? Ne choisissons-nous pas le mensonge qui nous convient le mieux, qui nous paraît le plus véritable?

D’ailleurs, un homme, peut-il exiger de lui-même et du monde le courage de vivre dans le vrai, toujours? Puis-je croire en ce que je pense, en ma vérité intérieure alors même que la nature de ce que je crois vrai provient du monde et de ce qu’il y a de faux en lui. Je me rend compte, ce soir, que je n’existe pas. Je suis, encore, une représentation de moi-même, de ce que je crois.

***

Tempête de neige hier. Retour du soleil aujourd'hui en fin de journée. Étang blanc de lumières. Visite d'un nouvel appartement: petite chambre, une fenêtre, une armoire et un bureau. Pour l'été: acheter une caméra pour de faire de la photos. Retour à l'écriture de L'Invincible été (théâtre).

2 discussion(s):

Henri Letham a dit…

On se soucie trop souvent du réalisme d'une oeuvre. Parfois on recherche trop la manière de dépeindre la réalité le mieux possible, fidèlement, on cherche à capter une vérité. Mais au fond cette "réalité" supposée objective, on ne l'expérimente pratiquement jamais. Il y a toujours un filtre (l'art étant l'un de ces brouilleurs du réel).

La réalité purement objective existe, mais elle ne m'apporte rien d'intéressant. Que puis-je prétendre être objectivement réel? La chaise sur laquelle je repose, le clavier que je martlèle, le verre d'eau tout près... Certes, mais je trouve ma chaise inconfortable, alors qu'en soi, elle n'est ni confortable ni inconfortable. Je peux dire que le liquide contenu dans le verre en face de moi est composé de molécules d'hydrogène et d'oxygène, et ce serait une affirmation traduisant une réalité objective. Et alors? Rien. Mon cul est douloureux et mon eau est trop tiède. Je viens de briser l'objectivité du réel parce que j'ai vécu, j'ai ressenti.

Là où je veux en venir, c'est que l'artiste cherchant à reproduire la réalité, à rendre le réel fidèlement sur papier, l'exposer objectivement avec des images, cet artiste ne vaut rien. Il entreprend une quête vaine et inutile. Écrire c'est mentir, filmer c'est mystifier, peindre feindre, monter tromper, c'est taire ceci, dire cela. Le but de l'art c'est de raconter. La réalité se vit, ou même se subit ("se subit" non pas parce qu'elle est nécessairement douloureuse, mais parce qu'on l'expérimente malgré nous). Tout cela n'exclue toutefois pas qu'une oeuvre puisse nous en dire beaucoup sur la réalité. J'avais entendu Luchini dire que la littérature est intéressante quand elle nous permet, par le mensonge littéraire, d'être plus près de la vérité.

Je serais donc d'accord avec la thèse exposée ici, à savoir que par l'écriture, on transmet des sensations, des impressions, des idées, des ressentis, de la haine, des sentiments divers qui prennent tous racine dans le réel, mais qui n'ont pas la prétention et la futile vocation de représenter la réalité. L'écriture ne transfert pas le réel sur papier, l'écriture la transforme pour lui donner un autre aspect ou pour permettre un regard nouveau sur lui. Je trouve le terme d'éveilleur des possibles intéressant.

Par exemple, Céline est un écrivain qui décrit admirablement bien la sensation, il est d'une franchise incomparable dans ses descriptions des sensations, des malaises, de la haine, du ressenti à l'état brut. On en ressort avec une impression très subjective de la réalité, mais elle n'en est pas moins intéressante et vraie. Ainsi serait-il un "éveilleur des possibles"? On pourrait dire que oui.

Après tout, quelle valeur aurait une oeuvre absolument "réelle"? Personnellement, je n'en ai rien à foutre, je veux réfléchir et ressentir. C'est selon moi le rôle du créateur de s'attarder à ces deux aspects. Je laisse la réalité objective aux bactéries.

jean-jacques a dit…

"qui dois-je tuer pour vivre?"
peut-être tout simplement sa jalousie!
sans doute...
plus facile à dire qu'à faire
et pourtant...
;-)