20.1.10

L'inconscient est-il politiquement incorrect - I. Floc'h


Nous allons voir comment dans son roman “Mrs Dalloway”, Virginia Woolf, à travers Septimus Warren-Smith, nous plonge avec une acuité extraordinaire dans ce qu’on peut appeler le procès mélancolique. Elle aussi bascula à plusieurs reprise dans le délire, et le personnage de Septimus s’inpire largement de ses moments Nous allons voir comment dans son roman “Mrs Dalloway”, Virginia Woolf, à travers Septimus Warren-Smith, nous plonge avec une acuité extraordinaire dans ce qu’on peut appeler le procès mélancolique. Elle aussi bascula à plusieurs reprise dans le délire, et le personnage de Septimus s’inpire largement de ses moments de crise, notamment celle de 1904 qui se déclencha après la mort de son père ou, comme Septimus, elle entendit “les oiseaux chanter en grec”,“les morts chanter derrière les massifs de rodhodendron.” Si elle s’arrêtait là, ce serait juste un auteur interessant. Mais concernant Septimus, elle va donner au personnage une profondeur de champ inédite, en liant directement l’éclosion du délire à son retour de la guerre. En europe, Septimus s’était lié d’une grande amitié avec un officier, Evans, plus âgé que lui. Evans et lui sont décrits comme inséparables. Or, Evans meurt peu avant l’armistice. Septimus, je cite “Loin de manifester de l’émotion, ou de reconnaitre que cela mettait fin à une amitié, se félicita de réagir si modérément, si raisonnablement”. (...)Les derniers obus l’épargnèrent. Il les regarda exploser avec indifférence.” L’auteur, on le voit ne se contente pas de nourrir narcissiquement son
personnage, en projettant sur lui ses propres états d’âme. Elle ajoute, et cet ajout participe d’une intuition fulgurante voire géniale, l’insensibilité de la personne touchée par la mort d’un proche, insensibilité ou encore abscence d’affect qui signale l’impossibilité d’amorcer un deuil, et signe le processus mélancolique. La construction de son personnage est donc cliniquement rigoureusement juste. Septimus entend sa femme pleurer. “Il l’entendait nettement, il distinguait bien les sons. cela ressemblait au bruit cadencé d’un piston. (Au delà de l’ironie de l’auteur, on voit bien comment la comparaison des pleurs avec un piston, image d’une trivialité parfaite, annule en soi la moindre empathie, la moindre sensiblité). Mais il ne ressentait rien. Sa femme pleurait, et il ne ressentait rien; simplement, à chaque sanglot profond, muet désolé, lui s’enfonçait un peu plus dans le puit de mine.” “ La dépression terrible commence. “Ainsi donc, il n’y avait aucune excuse. Il était en parfaite santé, à part le péché pour lequel il était condamné par la nature humaine: le fait de ne rien ressentir. Quand Evans s’était fait tuer, ça ne lui avait fait aucun effet. Mais tous les autres crimes relevaient la tête (...) au petit matin et ricanaient et se moquait du corps prostré qui gisait là; d’avoir épousé sa femme sans l’aimer; de lui avoir menti; de l’avoir séduite” “Qu’il ait commis un crime épouvantable et avait été condamné par la nature humaine. “ “la terre entière clamait: Tue-toi, tue-toi pour l’amour de nous.” Virginia woolf non seulement est capable de décrire à travers son personnage ce qui l’affecte elle-même, d’en faire un oeuvre, mais encore d’introduire dans sa fiction le ressort métapsychologique qui se trouve à l’origine de sa propre pathologie, la désaffection, et les effets de condamnation absolue, certitude qui s’abat sur le sujet, coupable d’un crime, ce crime étant l’incapacité de ressentir quoi que ce soit. (l’impossibilité de symboliser le meurtre donne lieu à une condamnation pour crime, au nom de l’insensibilité face à la mort d’un proche).

Voici, tout à fait en écho avec la perception d’un Septimus, ce qu’elle écrit à propos de l’état d’être malade dans son livre “De la maladie”: “Lorsque nous sommes malades, les mots semblent doués d’une qualité mystique. Notre compréhension excède la signification littérale, elle saisit d’instinct ceci, cela et le reste -un son, une couleur, ici un accent, là une pause...” “Losque nous sommes en bonne santé, la signification l’emporte sur le son. L’intelligence agit en maitre vis à vis des sens. Mais dès que nous déclinons, avec la police congédiée, nous nous approchons subrepticement d’un poème obscur de Mallarmé”. Là encore, nous pouvons saluer la lucidité de cette description, qui n’est
rien moins que ce la psychanalyse décrit elle-même du refoulement du
son par le sens, et le constat du retour du pulsionnel quand la censure, à
la faveur de la maladie, baisse la garde.
Cette disposition subjective à ce qui la traversait, l’aura soutenue, oui,
non sans l’écriture. Il faut y ajouter l’écriture, car l’extraordinaire lucidité
de Virginia envers elle-même flirt dangereusement avec la lucidité
cruelle du mélancolique.
Je cite ces passages tirés du journal d’un écrivain:
“Je me demande si les gens voient leur intérieur avec cette dévorante
lucidité dont je suis affligée, même si je n’y suis depuis une heure”.
Virginia note cette réléxion après qu’elle eut visité une maison. Je trouve
l’équivoque assez interessante en ce qui concerne le rapport du
mélancolique à lui-même.
L’écriture est sa vie. Elle l’a souvent dit, elle ne peut pas s’arrêter
d’écrire, sauf quand elle en est empêchée par la dépression. Ecrire est
un grand bonheur, ses pensées se précipitent, se pressent dans sa tête,
les description des états d’inspirations abondent, jusqu’à comparer son
propre cerveau à un “moteur de Rolls “. Mais écrire lui coûte, lui fait
courir à chaque fois le plus grand des risques:
“Je veux dire qu’écrire est un effort, écrire est le désespoir même”.
“Il va falloir corriger minutieusement “Une chambre à soi” avant de le
faire imprimer. Voilà pourquoi j’ai plongé dans mon grand lac de
mélancolie. Mon dieu qu’il est profond. Une mélancolique de naissance,
voilà ce que je suis! Je n’arrive à surnager que grâce au travail. Je ne
sais pas d’où cela vient. Dès que je m’arrête, je m’enfonce, je m’enfonce.
Et comme toujours, je suis persuadé que si je plonge plus avant,
j’atteindrais la vérité. C’est la seule compensation. Une sorte de
noblesse, de solennité. Je veux m’obliger à regarder en face la certitude
qu’il n’y a rien, rien pour aucun de nous. Travailler, lire, écrire, ne sont
que des déguisements.”
C’est vraiement une citation très riche. “S’enfoncer” si elle n’écrit pas,
“surnager” grâce à l’écriture renvoient bien sûr à sa noyade réelle quand
elle cessa d’écrire. “S’enfoncer” renvoie aussi à la régression topique au
stade du miroir, sur laquelle il va falloir nous atteler encore une fois,
régression lié à un défaut d’image du sujet.
Je renvoie ceux que ça interesse à l’excellent article “Mélancolie” de
Marie-Claude Lambotte (in l’Apport freudien, élements pour une
encyclopédie de la psychanalyse publié chez Bordas). Nous verrons
comment cette régression est bien liée de structure chez Virginia à un
défaut d’image, et combien sa mère, la belle Julia Stéphen au regard
lointain, aura desepérément compté pour elle, mère à la divine présence,
en même temps que fondamentalement absente.
Pour l’instant, revenons à la fin de la citation.
“Travailler, lire et écrire ne sont que des déguisements”. Virginia Woolf
nous donne là un terrible aveu, celui de la vacuité fatale qui l’habite,
vérité du rien, de la mascarade. Le mélancolique sait comme personne
que rien ne vaut la peine, et l’affiche. Négation de toute entreprise, qui ici
attaque même la valeur de l’écriture, pourtant salvatrice.
Même l’écriture, dans les moments de dépressions, n’est pas épargnée.
L’écriture est un mensonge, comme le reste, éxpérience qui se trouve
aussi être celle de Septimus, qui à l’occasion de la lecture d’Antoine et
Cléopatre, à la révélation du sens caché des mots.
“Là, il rouvrit Shakespeare. L’ivresse des mots, cet enfantillage (...)
c’était complètement racornie. Comme l’humanité dégoutait
Shakespeare - les vêtements qu’il faut mettre, les enfants qu’il faut avoir,
la bouche et le ventre ignobles! cela était maintenant révèlé à Septimus;
le message caché dans la beauté des mots. D’une génération à l’autre,
on se passe, sous une fausse apparence, un signal secret qui a nom
dégout, haine désespoir. De même chez dante. Et chez Eschyle”.
Septimus/Virginia à accès à une certaine horreur dissimulée. Les grands
hommes écrivains mentent et nous embobinent. Ils font semblant de
croire à la beauté de leur oeuvres, mais une transmission s’opère, par le
biais d’un secret qui se révèle dans et à travers la littérature. Une vérité
cachée se trouverait enfouie au coeur des livres, vérité qui soudain
révèle son chiffre noir.
Sous le vêtement des mots, dès que ce tissus craque, se dévoilent alors
“la bouche ou le ventre ignobles”, un corps de chair répugnant, le corps
du sujet contaminé par celui du mort, sujet mort et vif à la fois, confronté
à l’horreur de la décomposition. La mélancolie laisse voir le défaut d’une
symbolisation du Nom du Père, symbolisation qui signifie tout à la fois la
finitude, la castration symbolique, c’est à dire coupure d’avec l’objet
primordial, d’avec la Chose ou le das Ding maternel, et l’accès au père
mort.
Le rejet de la coupure, ou comme dit Anne Juranville “de l’objet en la
Chose signe l’impossible deuil d’une totalité mythifiée”. Non coupé de la
Chose, c’est, au moment d’une perte impossible à symboliser, que fait
retour sur le sujet sur un mode délirant la castration. Septimus est “pris
de foudroyants accès de peur,”; “la terre tressaillait en dessous de lui.
Des fleurs rouges poussaient à travers sa chair. De sa chair “liquéfiée”
de sa chair “macéré, il ne reste plus que les fibres nerveuses...” “Bref, la
nature humaine le poursuivait de son muffle ensanglanté”. Les “fibres
nerveuse”” évoquent le corps ravalé à une pièce de boucherie résumant
la “nature humaine” quand vient à manquer la représentation d’un corps.
(d’un corps en image, , surface “trouée” symboliquement par els zones
de passage des objets a de la pulsions. a défaut: pure négativité. Le
malancolique se fait lui même trou”.
Le temps du délire, de l’excitation maniaque précédent le temps où les
mots craquent. C’est un temps d’élation, ou tout s’unit pour faire sens, un
temps ou tout se remplit. Je cite Septimus dans Mrs Dalloway:
“Tout contre son oreille, d’une voix profonde, douce comme un orgue
aux sons moelleux, mais avec quelque chose de crissant comme une
sauterelle, qui lui racla délicieusement l’épine dorsale, et qui envoya
dans son cerveau des ondes sonores qui se brisèrent en l’atteignant.
Merveilleuse découverte que la voix humaine puisse, dans certaines
conditions athmosphériques, (car il faut être scientifique, scientifique
avant tout) donner vie aux arbres”. “oui, cette excitation l’aurait rendu
fou”. C’est en effet l’excitation qui domine, une décharge sensorielle qui
électrise le sujet, un déchainement des sens, dérèglement fantastique ou
la pulsion prend le dessus, provoquant une mise en contact avec ce que
les objets ont de plus réels: couleur sons, chaleur, vrac sensoriel à partir
duquel le monde se transforme et prend un nouveau sens. “Le tout” je
cite “pris ensemble annonçait la naissance d’une nouvelle religion”. Si le
délire a bien une tonalité paranoiaque, ce qui l’en différencie est la
précipitation d’une excitation qui semble limite, que rien ne vient border,
caractéristique de la phase maniaque ou le sujet s’épuise, et finit par
succomber à la dépression.
Tout fait sens et tout se vide alternativement.
Je cite de nouveau un passage du roman Orlando, celui ou Orlando
accède au temps présent, et où les perceptions du personnage
prennent une acuité extraordinaire (passage du tic-tac de l’horloge):
“Des flots de lumière entrèrent; les pensées d’Orlando furent
mystérieusement tendues, montées, comme si un accordeur de pianos
lui avait mis sa clef dans le dos, lui avait tiré les nerfs à les rompre; son
ouie s’aviva; elle put entendre dans la pièce le moindre murmure, le
moindre craquement (...)pendant quelques secondes, la lumière devint
de plus en plus vive, le monde de plus en plus net...”
Un précipité de sens encore une fois, comme si le corps du sujet était
envahi par la pulsion, ou cède le refoulement habituel qui nous protège
de la rencontre avec le réel.
C’est bien de la rencontre avec le réel qu’il s’agit. Réel de la pulsion qui
envahit le sujet, rencontre avec das Ding, la Chose lié à l’objet.
A cet instant de choc et de ravissement, la dépression guette, car,
comme dit Anne Juranville “La puissance de “ravissement” des
“impressions” n’a d’égal que leur pouvoir de blessure”. (In la femme et la
mélancolie”.) Pouvoir faire quelque chose de ce “choc”, choc, ou
“moment d’être” comme les appelait virginia Woolf dans “instant de vie”
est l’enjeu de l’acte créateur lui même, ici celui d’écrire. Le “moment
d’être, “pulpe même du sensible” comme dit Merleau-Ponty, “participe
comme dit Juranville “ de la plénitude de la chose” “Il condense la
fulgurance d’une jouissance sensorielle à l’état pur et le déchirement”
(de là s’entend peut-être “le pouvoir de blesser dont parle Virginia
Woolf). “le déchirement qui est l’explosion même de la Chose qui
s’écartèle et se vide pour se faire objet dans l’acte ponctuel de
constitution du fantasme.”
Virginia Woolf accueillait “Ces moments exceptionnels qui amenaient
une horreur spécifique, et un effondrement physique” comme des
moments pourtant précieux. “Et je persisite à croire qurecevoir des chocs est ce qui fait de moi un écrivain”.

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