11.6.09

Vision (II)

Même exercice, même image, même jeu. 

Que voyons-nous? Ha oui! Le vent. Il est là. Remarquez la surface de la large bande d’eau qui oscille, tremble: son chancellement.  Si ce n’était que de l’acier glauque qui recouvre cette rivière; on jugerait que nous passons devant l’essentiel, que l’effort de voir ne vaut pas la peine. Pourtant, il y a plus. Regardons: au loin, il y a le dessin d’un pont de pierre. Plus près de nous, cependant, la rive se transforme en des marches de pierres. Ils sont habillés, à leur base, d’une mince couche herbe et de feuilles jaunies qui forment des taches dorées sur le sol. Quelques pousses s'y sont également établis. On en décompte deux, peut-être trois. Le premier est situé près de nous, l’autre un peu plus loin. Le vert laisse peu à peu place à l’orangée de l’automne et plus on s’avance sur ce palier, plus l’asphalte se démarque du tapis naturel. C’est une allée où quelques curieux peuvent venir marcher librement ou, plus rare, apprécier ce que la nature a à donner. L’oeil, s’il le veut bien, peut inventer un couple, tendrement enlacé, échangeant quelques regards discrets, charnels, devant ce décor où soleil, eau, feuille et murs forment des dégradés rappelant que le monde a encore à offrir à ceux qui savent voir. Mais l’oeil ne voit pas cela: à la place, il  y a une femme, le corps tendu et solitaire, l’esprit inquiet, défait par l’habitude. C’est l’ombre des arbres qui la surplombent que nous voyons au sol. Ici et là, cette dernière est défaite par quelques rayons du soleil.  Ses mains s’activent sur un papier qui a les proportions d’une carte de la région ou d’un journal. Derrière elle s’élève un mur; à son sommet, une ruelle dans laquelle quelques voitures sont stationnées. 


Quelles sont les occupations modernes qui nous empêchent de vivre dans cette image? Le temps, me dis-je, est une grande locomotive qui n’admet pas qu’on retarde son voyage. Ainsi, le monde et, plus certainement, les hommes changent devant celui-ci. N’avions-nous pas rêver d’une vision pour éclairer les choses: nous comptions, il n'y pas si longtemps, sur les miracles de la nature pour oublier le temps, la mort? La vie naturelle, la vie en communion avec le monde, nous permettait d'évoluer avec lui lors de cette course du soleil. On se levait avec le soleil, travaillait la terre; nous buvions de l'eau, mangions ce qu'on nous offrait, dormions avec les étoiles. Peut-être que tout ce que nous voulions c’était de se jouer du temps. Construire ces espaces, ces ponts et ces allées au bord des rivières et des fleuves, ces parcs et ces lieux de nature, tout cela dans  le seul but de croire que l’obsession, l’intelligence névrosée de l’homme, pourrait, devant ces couleurs et ces formes, cette expression de la nature, être défaite. Que nous nous trompions! 


Cette femme ne pressent pas que son regard a un tel pouvoir sur ce paysage et sur elle-même. Ces images, ces éclats dans les arbres et sur l’allée, ce tremblement des eaux, cette guerre entre l’herbe et le feuillage, tout ceci existe ailleurs. Pour elle, le monde se résume pas plus loin que le bout de son nez. 


Mais qui du monde ou de cette jeune femme a abandonné le premier? J'imagine que nous ne pouvons pas le savoir. Ce qu'on devine, surtout, c'est combien elle n'est pas seule. Le monde s'offre entièrement à elle. Il brosse ce poil d'or et d'émeraude sur la rivière; il appréhende la gravité en élevant ces arbres au-dessus de sa tête; le soleil, aussi, participe à ce dessin, à cet appel de la vie sauvage, de la vie naturelle. Mais, la jeune femme n'écoute pas. Ignore. Elle se croit seule, se veut seule. 


Nous le voyons bien maintenant: cette solitude dans ce décor. L’humanité. 

2 discussion(s):

Sandrine Boréale a dit…

J'arrive pas à mettre un commentaire sur ton article «Légèreté de l'être», alors je te balance ça ici.

J'ai fait de ma vie un télé-roman ces derniers temps. Je me suis garroché le coeur d'un côté et de l'autre. Comme pour justifier mon long départ.
Et tu as traduit tout ça.

P.S.: Désolée pour la non-cohérence. Je n'ai aucune excuse.

Tristan R. Lemaure a dit…

Merci milles fois de ce commentaire.

À suivre.