8.6.09

Vision (I)

Petit exercice, une image, des descriptions. 

« La vrai vie est absente. Nous ne sommes pas au monde.»
(Une saison en enfer, Arthur Rimbaud)

On pouvait deviner les teintes orangées qu'étaient l'automne, la nature changeante, changée. On voyait ce serpent aux écailles de saphirs s'enroulant aux cloisons qui le maintenaient dans son lit; dans cette cage, c'était un monstre dont la mâchoire meurtrissait les quelques pâleurs dorées du soleil. S'élevait de ce lit, une plate-forme faite de verdures et de pierres. Sous la mince couche de feuilles et d'herbes, quelques marches donnant sur un pavé large d'au moins de quelques mètres. À sa surface, un tapis ambré recouvrait partiellement l'asphalte, dessinant ici et là - comme en écho aux lumières incertaines qui traversaient cette scène- des reflets dorées. Le plus frappant dans cette vision était le muscle sclérosé, l'écorce nue, habillant une rangée d'arbres au tronc et à l'ombre chétif. Ceux-ci faisait dos à un second mur qui s'élevait pour donner sur une large ruelle où quelques passants s'arrêtaient de temps à autre pour bavarder à l’air frais. Un banc avait été installé au pied du mur et des arbres;  c'est là-dessus qu'une femme attendait, ombre de l'automne parmi les ombres automnales, silhouette, simple point immobile aux coeur des mystères de la nature. Elle était là, au coeur d'une forêt de couleurs, devant d'étranges monuments fantastiques - le monstre d'eau, la cage de pierre, l'écorce et la sève, les morceaux de soleil étendue à même ses pieds -, le coeur indolent, le regard bâillonnée par l'habitude, la routine mécanique des saisons qui s'entremêlent, qui partent et reviennent à leur grès. 


Eut-elle plus de coeur, elle aurait considéré cette beauté naturelle qu'à travers l'oeil le monde lui offrait. Elle en aurait ressenti un plaisir solitaire, évident, gratuit, unique. L’oeil, s’il peut voir, s’étonne encore du plaisir certain qu’il y a à vivre du spectacle quotidien des saisons. Pourtant, combien de fois avons-nous été apte à aimer certains dessins de la nature plus que d’autre? Que voyons-nous réellement si ce n’est que les échos tardifs d’une impression, d’un souvenir, de quelque chose que nous avons « connu » avant, il y a longtemps? En rentrant, par exemple, après un détour dans un parc: nous nous dirons: « Voilà quelque chose d’extraordinaire ! » et puis nous aurons déjà oublié. C’est que la pensée nous vient d’ailleurs, nous a été soufflée par des odeurs, des couleurs, des sensations silencieuses, invisibles, indétectable auxquelles notre corps ne peut être totalement insensible. 


Du monde, on ne retient jamais rien. Si on ouvrait l’oeil, on découvrirait que le monde est absent, que nous n’y sommes plus depuis longtemps. 

0 discussion(s):