2.6.09

Trois moments


Je ne peux pas le cacher plus longtemps, le cas de Virginia Woolf m'interpellent grandement ces jours-ci. En retournant à la bibliothèque, j'ai emprunté, une seconde fois, La Mort de la phalène avec le sentiment que quelque chose m'avait échappé lors de ma première lecture. Ce que je préfère des nouvelles -et c'est peut-être un des grands bénéfices de ce genre littéraire- c'est qu'on peut lire à notre guise les pages qui nous intéressent. C'est ce que j'avais fait la première fois. Cette fois-ci, j'ai pris mon mal en patience: j'ai pris chaque nouvelle et j'ai essayé d'extraire la cause de cet émoi pour un écriture, je l'avoue, assez complexe et parfois trop impressionniste à mon goût. 

Dans sa préface, Lotringer fait une analyse très pertinente du travail de Woolf. Brièvement, ces nouvelles, écrit-il, se répartissent en trois moments distincts: le lyrisme descriptif; l'élaboration épiphanique; la fixation de la recherche. Je me propose d'expliquer chacun de ces « moments » selon la préface de La Mort de la phalène (Éditions du Seuil, 1968). Cela est fait dans un but purement personnelle alors portez-y l'attention que vous voudrez. 

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Le lyrisme descriptif

Regroupe les premiers textes dont Bleu et vert et se base sur une écriture onirique. « Ils transfigurent ouvertement l'attrait du monde sur la palette du postimpressionnisme, ils le pulvérisent sous un déluge de lumières. » Ce plongeon dans le coeur des descriptions harmonieuses des paysages, des villes, des traits, des dessins du monde comportent toutefois le risque qu'on perde pied, à ne plus « décrire ce va-et-vient de la chose au regard, mais un état indifférencié perdant avec ses références tangibles tout pouvoir d'élucidation ».  Woolf qualifie cette disposition de « romantique » et qui s'accuse lorsque  « l'écrivain se préoccupe plus de l'effet de la chose sur son esprit que de la chose elle-même. Et jusqu'à un certain point, il n'est rien de plus réel que l'effet des choses sur l'esprit. Le difficile est de résister à la tentation d'évoquer les sensations pour le plaisir de les ressentir; quand il y succombe, l'écrivain est perdu ».  Pour Virginia Woolf, cela n'arrive pas. Ou pas complètement. « [Elle] oscille ainsi entre deux écueils: l'abandon à l'imaginaire où se traduit le débordement d'une subjectivité trop longtemps contenue (il y a du défi dans cette dérive), et la reprise de ses distances ».  

L'élaboration épiphanique 

Lotringer parle notamment de Ce qui n'était pas écrit comme d'un antiroman, du roman qui ne « prend » pas.  Dans ces récits, Virginia Woolf étudie le roman ou l'art de narrer. Elle se cherche, se découvre autre, lit les Russes (dont Tchekhov) d'où elle tente d'imiter vainement ce « tumulte », cette « patience », ce rythme qui lui échappe. Soudainement, elle invente une écriture poétique de la prose, fait de l'écriture un « acte poétique ». « Opération charnière qui met fin à la dichotomie persistante de l'univers woolfien, apaise les tiraillements contradictoires du dehors et du dedans, du sujet et de l'objet. »  Ce déclic sera une « vision » ou, comme le souligne Lotringer, des « épiphanies » que Virginia Woolf tirera du voyage. « [Pour cette dernière] Le voyage n'est pas seulement " vagabondage ", glissement des habitudes, rejet des coques protectrices sécrétées par l'âme: il est déperdition de substance. Alors peut s'établir "un dialogue désincarné avec le ciel": le corps, renonçant à ses opacités louches, s'est ouvert à la transparence (...) Le temps, pour Virginia Woolf,  est une catégorie de l'espace: le moment, une des multiples concrétions de l'étendue. Partir, c'est aller à contre-temps: c'est remonter les couches géologiques de l'être jusqu'à la cicatrice primitive que l'on a pu masquer, non abolir. » La nouvelle En route vers l'Espagne est un exemple caractéristique de ce jeu du « moment précédent le temps ». L'action est déjà en cours que tout s'inverse, tout est presque immobile, interpellé par l'auteur qui fixe le tout. 

La fixation de la recherche

Au final, Woolf propose une redéfinition de l'écriture. Fini le lyrisme et les épiphanies, il s'agit ici de l'Autre. Le réel et l'imaginaire ne sont plus dissociés, mais mis en parallèles. Le spectateur des premiers textes, écrit Lotringer, l'esthète repu de couleurs et d'évocations, tend à devenir voyeur. Tout est à reconstruire, il ne s'agît plus de quête mais d'enquête puisque la révélation est moins épiphanique, plus psychologique comme le montre Legs et Lappin et Lapinova. « Lorsque la cristallisation perd de sa spontanéité, l'intériorité si chèrement conquise peut se rapprocher jusqu'à la toucher de ce brillant tout de surface qui la parodie. » Avec Le Projecteur, l'écrivain a compris  qu'il ne pouvait plus désormais sauvegarder l'intériorité à laquelle il a tout sacrifié qu'en l'annulant dans la vague anonyme.   

2 discussion(s):

Sandrine Boréale a dit…

J'aimerais arriver à penser comme ça. Loin de meme.

Tristan R. Lemaure a dit…

Ça, je ne sais pas. Elle s'est suicidée, craignant de ne devenir folle.