3.6.09

Naître ou La Honte des origines

La mère m’expliqua les choses ainsi: 

« C’était un hasard, un simple hasard, un malencontreux hasard, un jeu du destin peut-être, mais un hasard tout de même. » « Les belles choses », disait-elle, « tombent du ciel comme ça, sans qu’on ne sache pourquoi. Puis, ils disparaissent dans un détour. Avons-nous réellement vécu autre chose? Quelle réalité avons-nous vécu auparavant? Aucune! »  C’était cela le bonheur conjugal. Un hasard qu’on croise sur la route. Puis, on se retourne et on trouve un grand lit vide, froid. Nous rêvions, bien sûr! 


***

 

« Quelques fois, en nous couchant dans l'herbe, j'observais les deux taches sombres au fond de ses yeux qui s'illuminaient comme si le monde était un miracle. Il était comme une fièvre dans ce paysage froid, distant, ce pays des hommes. Son nom, un nom perdu, un nom que le temps a fini par oublier, était celui du temps qui passe, des étés qu'on ne voit plus dans le Mississippi depuis... Ha! Depuis toujours! En surprenant mon regard, il riait, la bouche grande ouverte, et on aurait dit, en l'espace d'un instant, le chant mystérieux d'une rivière. Quel âme du pays! Dans son sillage, le long squelette doré du soleil ne brillait que plus fort. C'était un fils du soleil! Et on l'a chassé...» 


C’était la mère qui parlait du père. C’était la mère qui me le décrivait sur une photo vieillit par les années et l’absence. Il affichait un air bête sur son visage rond et au milieu, un nez! Quel nez! Énorme. Grossier. Comme le reste du personnage d’ailleurs. Pourtant, la mère ne voyait pas. Elle l’inventait avec ce qu’on appelle la nostalgie du bonheur. Comme si cela avait quelque chose à voir avec l’état actuel des choses: elle était seule, vieille et laide. Je ne pouvais la voir qu’ainsi, avec toutes ces années d’inscrit sur ses seins pendants et son corps castré par le temps et le manque d'un amour, d'un « rêve ». 


***


Puis, elle me parla de ma naissance. Je pouvais voir leurs plaisirs solitaires dans cette cabane où ils venaient se cacher face au monde qui rejetait leur union. 


Je concevais la scène ainsi: 


 Dans un étrange dédale d'enfourchements de langue et de bruits secs de succion, la mère embarrassait plus qu'elle étonnait. C'est ainsi que de disciple d'un dieu sans nom - elle était très croyante, la mère, fille de pasteur-, elle devint le laquais des plaisirs des hommes et, du même coup, me conçu entre deux grognements nocturnes. Quelques mois plus tard, je me détachais de la voûte nourricière: la mère m’échappa, indifférente à mon sort, dans ce qu'on appelle le « monde ». En effet, je « venais au monde ». Cependant, je crois que j’eus à ce moment précis, comme tout au long de ma vie misérable, l'impression que c'était le monde qui venait à moi.  Les médecins, surpris de cette étrange visite, exécutaient des farandoles de scandalisés, autour de mon jeune corps déconstruit, répugnant, brisé par ma peau noire.  


C’est ainsi que le quartier sut que la mère baisait avec le Nègre de la maison. C’est aussi comme ça qu’elle se réveilla subitement de ce qui, à son avis, avait été un simple hasard de route, un « rêve », l'amour.  


***


 Puis, l'automne arriva avec son froissement d'ailes quotidien. Les oies! C'était les oies! Cela, je le compris un peu plus tard. À cet instant, il n’y avait que le corps froid de la mère sur la civière. Quel étrange dialogue! Tout cela m’avait été confié d’un souffle, d’un simple souffle qui avait les allures d’un râle Je compris alors que le monde n’avait plus rien à m’offrir, je venais de naître une seconde fois. Et quelle douleur! Et quelle vie!  Je crois que j'eus préféré la mort, car on se la procure seul. Ni besoin de mère ou de père pour mourir, aucun besoin d'un héritage comme celui d'une race.  


Photographie: Negro drinking at "Colored" water cooler in streetcar terminal, Oklahoma City, Oklahoma, Russell Lee, Juillet, 1939 

5 discussion(s):

Tristan R. Lemaure a dit…

L'historien Howard Zinn précise qu'« entre 1889 et 1903, deux Noirs, en moyenne, étaient assassinés chaque semaine (pendus, brûlés vifs ou mutilés) ». (Wikipédia)

Henri Letham a dit…

Très beau...
Le seul bémol que je puis mentionner, c'est que tes textes ont un potentiel que tu n'exploites pas assez (à mon goût). Il y aurait matière à creuser plus, à aller chercher cette richesse pour vraiment rajouter de la viande autour de l'os, comme on dit.

Cela dit, j'aime bien. Je pense que tes idées sont très bonnes, assez pour que tu puisses t'y attarder davantage.
C'est bien sûr mon humble opinion...

Sandrine Boréale a dit…

Je suis d'accord avec cent-coeur. C'est vraiment sublime ce que tu écris. Ça donne envie d'en lire des pages et des pages.
Tu me feras signe quand t'auras un roman à ton nom.

Tristan R. Lemaure a dit…

@ Cent-Coeur: Merci pour ta franchise, en effet je crois que je gagnerai beaucoup à peaufiner d'avantage mes textes. En passant, je voulais savoir pourquoi tu n'écrivais plus sur ton cahier?

@ Petitpois: Ton commentaire me fait chaud au coeur. Pour le roman, ça reste à voir!

Henri Letham a dit…

@ Tristan: J'avais effectivement tout supprimé ce que j'avais rendu public sur ma page... Des fois ça me prend, comme ça, une impulsion... la bête intérieure qui me ronge devient insupportable. Alors je supprime l'amas de petits caractères pixelisés, je déchire le papier, je brûle mes toiles, je casse ma guitare... J'ai toutefois repris l'écriture il y a un petit moment... tu peux aller voir si ça te dit.