Le fils était arrivé. On lui présenta la photographie d’un homme avec le crâne ouvert. L’inspecteur n’avait pas de temps à perdre avec les formalités, il lui demanda donc s’il avait déjà vu cet homme dans un autre contexte. Il hocha la tête. Déjà, il n’écoutait pas le récit que lui faisait l’inspecteur.
Il fallait qu’il s’occupe du corps, lui dit l’inspecteur en le regardant gravement. Le fils n’eut pas le temps de finir de signer qu’on l’invitait déjà à contacter une société funèbre afin de commencer les procédures. Dans ce genre de situation, ajouta le médecin légiste, il ne fallait pas tarder. Le fils leur expliqua qu’il n’avait pas les sous. Ce n’était pas de leurs affaires. Le corps devait être entreposé ailleurs. Le fils hocha à nouveau de la tête avec une certaine inclinaison dans le corps, comme si tout d’un coup tout son monde s’était retrouvé sur le côté et qu’il devait essayer de ne pas tomber au sol. L’inspecteur et le médecin crurent que cela tenait des circonstances. C’était son père qui était mort après tout. Ils disparurent donc pour témoigner de leur sympathie, laissant le père et le fils ensemble.
S’ensuivit un dialogue muet duquel il en découla un certain apitoiement, une certaine nostalgie de l’ancienne rancune. C’était fini maintenant. Le fils se rappela alors la grande main creusant une cicatrice sur son visage déjà tuméfié alors qu’il avait dix ans. Ce soir-là, le père regardait son fils d’un oeil noir. On y lisait une lueur de folie nerveuse, un lueur qu’il avait toujours en le regardant. Un second coup de poing le fit reculer au fond de son lit. Le père continuait à frapper, à frapper comme s’il voulait posséder le corps de cet enfant qu’il ne reconnaissait pas, qu’il détestait, qui lui avait gâché la vie. C’était deux ans avant que le fils ne parte de la maison. Deux années d’enfer à tendre la main devant les banques et les métros. Deux années qu’il avait complètement oublié maintenant. Il regarda cette main, si grande dans ses souvenirs, était maintenant ratatinée et cyanosée. Tout en s’approchant des restes de son père, il s’aperçut qu’un sentiment étrange l’habitait depuis tout ce temps. Il ne pouvait pas savoir ce que c’était ni quand c’était apparu. Étais-ce au moment d’entrer dans la salle ou alors quand l’inspecteur l’avait rejoint au téléphone pour venir identifier le corps? Il ne savait pas.
Inconsciemment, il avait approché la main de son père vers sa bouche. Il huma l’odeur du savon antiseptique sur la peau froide. Sans trop savoir pourquoi, il aimait ce parfum qui masquait la mort, qui rajoutait un certain mystère à ce qui se passait réellement en ce moment. Un corps ne disparaît pas comme ça. Avant, il y a ce long processus de décomposition, ce sombre et macabre banquet qui se déroule alors que les hommes ont les yeux ailleurs, évitent de voir ce qui se déroule sous leurs pieds. Soudain, une pensée traversa son esprit, se mit à le ronger et il sut que c’était ce sentiment qui était à l’origine de cette folie, ce désir horrible qui venait de lui faire mettre un des doigts de son père dans sa bouche. Il déposa prestement la main de son père sur la table et espéra qu’on ne l’observait pas.
À quoi pensais-tu, se demanda le fils en continuant à examiner le corps du défunt. En marchant autour de la table, il découvrit certaines caractéristiques de la physionomie de son père qu’il ignorait. Un bras était plus long que l’autre, une cicatrice à l’abdomen, un tatouage en forme de camion avec ce qui ressemblait à une date sur le côté: 11/02/75. Il s’arrêta un moment alors qu’il arrivait à la tête qui était alors recouvert par un tissu. Qu’est-ce qui le poussa à le faire? Peut-être cette perversité qui l’avait conduit à sucer l’index de son père. Il ne le savait pas vraiment. Il ôta tout de même le tissu. Le visage flegmatique du père lui rappela quel homme il avait été. Toujours ce calme, même quand il était fou de rage. C’était une de ces personnes que rien ne surprend plus, pas même la mort. Tout un coup, il aperçut finalement le trou dans son crâne. Une large ouverture, sans doute fait à partir d’un outil. Une hache, s’il ne s’y trompait pas. Du sang s’était coagulé sur les rebords de la plaie, mais rien d’autre ne laissait croire que cet homme avait vraiment eut une mort violente. Tout en se penchant sur le corps inerte du père, le fils senti cet odeur à nouveau. Il ne put s’empêcher de tremper un doigt dans la matière grise répandue sur la table. Il porta ensuite le doigt à sa bouche et avala.
Qu’est-ce qui lui prenait? Le fils ne comprenait pas ces envies soudains, il remit le tissu sur le visage du mort et puis attendit. Il ne pouvait pas comprendre ce qui le poussait ainsi à vouloir... Non, cela tenait de la démence. Si on le voyait, on l’arrêterait, on le suspecterait même du meurtre de son père. Or, cela n’était pas dans le plan qu’il s’était fixé quelques jours auparavant. Il n’avait pas plus prévu être conduit dans un poste de police pour identifier les restes d’un homme qu’il avait fuit comme la peste. Il n’avait pas prévu qu’il irait jusqu’à là non plus. Il se rappela, tout d’un coup, que c’était sa hache qu’il avait utilisé une fois qu’il eut retrouvé l’adresse du père.
Pendant toutes ces années, il s’était préparé à l’affronter, à lui faire payer ce qu’il avait fait, ce qui s’était passé ce 11 février de l’année 1975. Il l’avait appelé avant, il voulait s’assurer que c’était bien lui. La même voix, le même ton vulgaire alors qu’il riait, et riait, et le traitait de lâche, de poltron, de damné. Le fils n’avait rien dit alors. Il avait déposé le combiné, s’était préparé. Et puis, il était passé à l’acte. Tout s’était déroulé selon le plan. Il avait tout préparer. Tout sauf ce qu’il allait faire avec le corps.
Une petite voix au fond de lui l’encourageait, mais il la fit taire d’un tic de la main qu’il ne remarqua pas à l’instant. Il ne devait pas, il ne devait plus la suivre. Mais plus il essayait de se convaincre qu’il risquait de tout gâcher, de finir dans un centre psychiatrique ou pire, la prison, plus la voix se faisait insistante. Au fond de lui, il savait qu’il devait en finir. Au fond de lui, il n’éprouvait que ce désir, sans doute le même qui l’avait conduit à choisir une hache au lieu d’un instrument plus conventionnel, cette attirance pour le corps inerte de son père.
N’es-tu pas l’héritier de ce corps, après-tout? Où vas-tu le mettre? Avec quoi vas-tu payer? Pendant un moment, il laissa cette peur le submerger. Il n’avait vraiment aucune envie et aucun sous pour s’occuper des funérailles d’un homme qu’il avait tué de sang froid. Très lentement donc, dans un souci de ne pas trop éveiller les soupçons, il prit le bisturi et un écarteur et entreprit de découper l’abdomen. Le temps s’écoula rapidement et bientôt il en eut finit avec la chair et le muscle. Il écarta finalement les côtes pour laisser entrevoir le coeur. Il était plus gros qu’il ne le croyait. Sans savoir pourquoi, il s’était mis à rire alors qu’il détachait le myocarde de sa cavité et qu’il le déposait sur un plateau à côté de ce qu’il restait de la main à moitié entamée du père. Le fils continua son expérience de dégustation jusqu’à ce qu’un officier entre dans la salle et ne l’intime d’arrêter. Derrière lui, le médecin légiste et l’inspecteur entraient. Le fils se mit à rire nerveusement, puis sincèrement et il dit quelque chose juste avant qu’il ne sente un haut le coeur lui venir et qu’il ne s’étale sur le corps inerte de son père. Quand on l’eut conduit dans une cellule, l’inspecteur s’approcha du père. Il s’aperçut que le fils avait écrit avec un des instrument un mot. En s’approchant du tatouage, il lut clairement: M-A-M-A-N.
Plus tard, en fouillant dans le dossier, l’inspecteur retrouva que la date d’inscrit sur le camion était celle du mariage entre le père et la mère du fils. Celle-ci était décédée en donnant naissance à son unique enfant. Il referma le dossier, il était tard et il avait vu assez d’histoires tordus dans sa vie pour reconnaître que celle-ci n’était pas différente des autres. Ce qui le dérangeait, cependant, c’était les restes à moitiés mâchés du père. Qui en héritera maintenant que le fils allait croupir dans un centre de déséquilibrés?
1 discussion(s):
SUBLIME.
Je te dis, j'adore cette nouvelle. J'ai vraiment aimé l'évolution, tu gardes des détails juteux jusqu'aux derniers instants et c'est magnifique de lire tout ça. Ce texte ne fait que me prouver encore une fois ton talent. Ne doute pas de toi, Rémy, c'est vraiment très fort cette nouvelle.
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