Un jour, Alain s’était réveillé avec un bras en plus. C’était son bras droit. Après s’être assurer que le dit bras était réellement attaché au reste de son corps, il décida de le recouvrir d’un sac noir. Il ne fallait pas, se disait-il, qu’on remarque qu’il avait cette chose pendante accrochée à lui. Pendant toute la journée et la suivante également, on lui demanda ce qu’il faisait avec un sac noir à son épaule. Il n’était pas dupe, il leur dit que c’était pour la pluie. Comme de fait, il pleuvait depuis une semaine. Alain fit tout pour qu’on oublie cette protubérance longue d’un demi-mètre facilement. Il le resserra sous son veston, sous son pull et alla même jusqu’à demander ses congés plus tôt qu’à l’habitude, résolu à trouver un moyen pour résoudre son « petit problème de santé », comme il l’avait appelé.
Alain s’organisa donc pour se faire livrer à manger, pour qu’on lui laisse son courrier sous la porte, pour que les vidangeurs passent par l’arrière pour prendre ses vidanges. Il alla jusqu’à ce que le député de sa circonscription prépare un projet pour les personnes à mobilité réduite dans la ville. Malgré tout, il n’arrivait pas à trouver la solution à ce bras qui lui avait poussé sans avertir. Quelques jours après le début de ce qu’il alla appeler sa « convalescence », Alain finit par consulter un médecin. Ce dernier lui assura qu’il était tout à fait normal. Qu’il n’y avait pas de honte à avoir. Alain doutait toujours. Le médecin le référa à un collègue à lui. « Je crois que ce que vous vivez est très troublant et nécessite les soins spéciaux dont je ne peux malheureusement pas m'acquitter. », dit-il en lui remettant un papier avec une adresse.
Le docteur Jivago était un homme fort simple, très instruit, qui s’occupait, selon ce qu’avait compris Alain, des « cas majeurs de médecine ». Il habitait dans un manoir retiré en campagne avec ses domestiques. Alain se présenta d’abord comme un ami de longue date du docteur Thériault. Tout en partageant un thé, le docteur Jivago et Alain discutèrent de tout et de rien. Alain apprit que Jivago était en fait un héritier d’une modeste famille de Russie.
« Vous êtes donc Russe! » ajouta Alain avec une joie certaine.
« Non, du tout. Je suis né ici, dans ce manoir et de la Russie, je n’ai que ce nom qui n’est pas sans rappeler le récit de Pasternak. » répondit le docteur en buvant une gorgée de son thé.
« Écoutez-moi bien, monsieur, je suis un homme assez occupé. Si on en venait aux faits. » dit-il après le court échange.
Alain finit par avouer son problème au docteur. Ce dernier, vraisemblablement surpris par les dires du jeune homme, ne pût s’empêcher de le questionner sur les « symptômes cliniques ». Alain lui expliqua qu’il s’était réveillé avec cette chose en plus. Il défit le bandage qui retenait le membre qui commençait à noircir. Le docteur Jivago s’avança et examina le bras d’Alain avec une curiosité manifeste.
« Mais l’ami, il s’agit d’un bras ! », dit-il après un moment.
« Effectivement. », répondit Alain.
« Je ne suis pas sûr de comprendre votre problème, mon ami. »
Alain lui expliqua qu’il n’avait jamais vu ce bras. Qu’il ne lui appartenait pas. Jivago observa un moment les yeux inquiets de son patient.
« Il n’est pas à moi, vous comprenez? Je n’avais pas ça avant. »
« Que pensiez-vous avoir alors? », demanda le docteur qui était retourné s’asseoir à son fauteuil.
« Je...Je ne sais pas. », finit par avouer Alain. Il n’y avait jamais réfléchi pour être honnête. Depuis le temps, il était tellement obsédée par cette apparition soudaine qu’il n’avait pas fait attention à ce qu’il y avait sur cette épaule avant.
« Que voyez-vous présentement sur moi? »
« Ce que je vois? Sur vous? »
« Oui, ici. », répondit le docteur en pointant son bras droit.
Alain n’en revenait pas. Un bras venait d’apparaître sur l’épaule droite du docteur!
« Je... mais vous avez un bras droit vous aussi! »
« Effectivement. J’ai un bras droit. Tout comme vous.», ajouta le docteur avec un certain intérêt pour ce jeu dangereux. Il avait déjà connu des patients avec des troubles psychiques importants et hors normes, mais celui-ci était différent, vraiment différent.
« Alors monsieur Gosh, vous vous souvenez maintenant? », demanda Jivago devant le mutisme d’Alain.
« N... Non. En fait, je pense que...»
« Vous pensez que? »
« Et bien, cela va paraître étrange, mais je crois... Je crois que j’avais un bras à cet endroit. », répondit Alain après un certain effort.
« Bien. Maintenant, monsieur Gosh, je voudriez que vous m’expliquiez les circonstances dans lesquels vous avez... oublié que vous aviez un bras droit. »
Alain lui relata donc qu’il s’était réveillé il y a quelques jours avec le sentiment que ce bras n’était pas à lui. En fait, il n’avait pas fait attention à la possibilité que ce bras y était depuis toujours.
« Vous... Quoi? »
« C’est simple. Cela veut dire que je suis née avec un bras qui ne m’appartient pas ! C’est la seule solution. », expliqua vivement Alain en montrant son bras droit. « Regardez, vous voyez ici et là aussi. J’ai des cicatrices! Au début, je n’y ai pas porté l’attention nécessaire, mais maintenant qu’on en parle. Il me semble que je me suis toujours senti gaucher. »
« Mais, monsieur Gosh, le fait que vous soyez gaucher ne veut pas dire que vous n’avez pas besoin de votre bras droit. », dit le docteur sensiblement inquiet de la tournure de la situation.
« Vous ne comprenez pas, docteur. Ce bras, il n’est pas à moi! »
Du coup, Alain se leva et remercia hativement le docteur. Ce dernier ne sut que dire. D’un côté, ce cas l’intéressait et de l’autre, il l’effrayait. C’était une peur assez commune dans son métier, apparaissant alors qu’un médecin rencontre une pathologie encore non répertorié. Il demanda à Alain de rester à son manoir pour analyse, mais ce dernier refusa. Il avait « à faire ». Alain s’en alla comme il était apparu et on le retrouva, quelques semaines plus tard, sur le bord de la route qui menait à la ville. Il avait volé un couteau à pain chez le docteur Jivago avec lequel il s’était coupé le bras droit.
Cette année là, le docteur Jivago écrivit un article complet sur le « goshisme ». Il écrivit, à ce propos, que c’était une maladie particulièrement inquiétante, ponctuée de périodes de paranoïa et la non reconnaissance du bras droit. « Le goshisme », écrit-il, « entraîne parfois la mort du patient qui ne considère pas une société où la droite et la gauche existe. » Ce fût, en tout cas, un cas particulièrement étrange, dont on ne connaît pas encore à ce jour les origines ni la cure, s'il y en a une.
Photographie: Knives, Andy Warhol

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