20.5.09

À la dérive

Les Adieux, Willy Ronis

À écouter en lisant: Piano Blues (Oscar Peterson), Learning To Fly (Pink Flyod) ou Reckoner (Radiohead) 

Solt releva son visage vers le miroir brisée qui était au mur. On pouvait lire sur celui-ci des noms, des dates, des messages laissés par d’autres passants. Les détails floues du visage d’un homme amincit par le deuil étaient, toutefois, ce qui le frappa en premier.  Il reconnût ses propres yeux rougis par l’alcool et la fumée de cigarette. Quelqu’un criait quelque chose derrière la porte. Il n’y fit pas attention, plongé dans son reflet, à l’étudier, à le voir tel qu’il était devenu, ce reflet d’un homme qu’il ne connaissait pas. Après quelques minutes, il plongea sa tête dans l’eau accumulé dans le lavabo, essayant par le fait même de faire taire toutes ces voix qui devenaient de plus en plus assourdissantes. Il nettoya le mince filet de sang qui s’écoulait de sa narine droite et s’essuya le visage avec une serviette qu’il avait dans son sac de voyage. Il changea de chemise et enfila un chandail avec l’effigie d’un groupe rock des années 80 dont il avait oublié le nom. La barbe commençait à lui piquer, mais comme il n’avait pas de crème à raser, il se décida de le faire avec un peu de mousse de savon. L’idée était stupide, car il se coupa à de nombreuses occasions. Le résultat fût qu’il sorti de la minuscule salle de toilette de la station d’essence avec un air encore plus effroyable que quand il y était entré. 


Une femme attendait dehors avec son fils d’une dizaine d’années et lui lança un regard noir alors qu’il passait à leur côté. Il paya son essence et embarqua dans sa fourgonnette poussiéreuse. Il démarra le moteur et continua son chemin sur la route sans savoir quelle serait sa prochaine destination. Depuis  la mort d’Alanna, sa femme,  il s’était choisit  une vie de nomade, n’arrêtant jamais dans la même ville plus de deux jours. À quarante ans, il vivait ce vieux rêve qu’il avait eu alors qu’il était étudiant. Le destin l’en avait toujours empêché puisque après ses études, il avait été engagée par une compagnie privée. Quatre ans après, il rencontrait Alanna  qui était alors l’amie d’un collègue de travail. Ils s’étaient épousés quelques années après leur première rencontre. L’idée d’avoir des enfants leur avait déjà traverser la tête, mais Alanna  avait découvert qu’elle était stérile. L’adoption fût une alternative, mais quelques mois après avoir reçu enfin les papiers du ministère, Alanna  s’était enlevé la vie. Solt ne s’en était jamais vraiment remis. Après les funérailles, il avait tenté de retourner au boulot, sans succès. Il avait alors démissionné et s’était retrouvée à la rue quatre mois après avec pour seul bien, cette fourgonnette que lui avait légué son père quelques années plus tôt. 


Il aurait pu demander l’aide du côté de son ancienne belle famille: Richard, son beau-père, était un avocat réputé qui avait son propre cabinet. Malheureusement, celui-ci lui en voulait beaucoup depuis la mort de sa seule fille. Il est vrai, que ce jours-là, Alanna et lui s’était sévèrement disputé. D’ailleurs, Alanna prévoyait le quitter, l’accusant de n’avoir jamais réellement voulu d’un enfant. Solt, il pouvait le reconnaître aujourd’hui, n’avait pas vraiment été enchanté par l’idée de fonder une famille. Lui-même issue d’un père et d’une mère alcooliques, il avait été placé dans une famille d’accueil dans laquelle il n’avait été qu’un simple compte en banque où, pendant plusieurs années, le gouvernement déposait de l’argent. Il avait fugué à l’âge de seize ans pour aller à la recherche de ses parents, mais la seule chose qu’il retrouva fût une espèce de maison en débris où, semblait-il, son père était mort dans un incendie. Quelques années plus tard, il apprendrait que sa mère avait été condamnée pour avoir été à l’origine du feu et, du coup, Solt comprit qu’il faisait partie de ces gens qui doivent se battre contre un destin toujours plus fort qu’eux, contre un ennemi tapis dieu seul sait où, tirant les cordes de son existence afin de le faire chuter. Il était, il lui semblait, toujours à la dérive. 


L’arrivée d’Alanna dans sa vie fût la seule période lumineuse qu’il connût. Il s’était dit, comme tout le monde, qu’il avait peut-être droit au bonheur. Le soir où ils se sont rencontrés, elle portait une magnifique robe rouge à petits pois, comme dans ces films des années cinquante. C’était une nuit de l’été 1996, le ciel était plein de couleurs, comme si c’était un hommage à son teint fauve et son regard lumineux, plein d’étoiles vertes. Ce regard, c’était ce qui l’avait le plus interpellé chez elle. Quand elle vous regardait, Alanna semblait avoir le don de transformer le monde en quelque chose de...meilleur. La soirée était assez avancée lorsqu’il prit son courage à deux mains et l’invita à aller prendre un verre dans une boîte de nuit non loin de là. À sa grande surprise, elle accepta et ils dirent au revoir aux autres invités. Tout en conduisant, Solt ne s’empêchait de la dévisager du regard, chose qu’elle dût remarquer après qu’il eut pris le mauvais virage et qu’ils se retrouvèrent dans une rue à sens unique bondée. Il réussit cependant à couper dans une autre voie - non sans avoir perdu le peu de fierté qu’il avait, alors que le rire cristallin d’Alanna faisait écho aux bruits des klaxons furieux des automobilistes. 


En cours de chemin, Alanna s’était soudainement rappelée qu’il y avait une fête foraine non loin de la ville. Ils avaient finalement décidé d’y aller, faisant un détour pour admirer la ville illuminée dans cette nuit sans étoile. Une fois arrivée, ils se sont mis à parler de leur vie. Elle travaillait comme institutrice dans une école privée. Il lui dit qu’il travaillait pour une compagnie d’assurance privée qui vendait des pilules contraceptives en Afrique. Alanna fonça légèrement les sourcils, elle était née dans une famille très croyante et la contraception était quelque chose d’abominable. Elle lui demanda s’il avait déjà pensé à avoir des enfants. Il lui dit qu’il n’y songeait presque pas, n’étant pas marié. Pour Alanna, c’était vraisemblablement quelque chose de très important, de vitale. Pendant les premières années de leur vie commune, ils n’en parlèrent presque pas même si Solt voyait le désir d'Alanna devenir de plus en plus grand. Néanmoins, à l’époque, il n’y fit pas vraiment attention. Il l’embrassa pour la première fois alors qu’ils étaient assis côte à côte dans la Grande Roue, en plein coeur du ciel et des rires d’enfants. 


Ce souvenir lui brûla la gorge comme s’il venait d’avaler de l’acide. Solt nota alors que c’était la dernière image qu’il lui restait vraiment de sa femme. La mémoire, pensa-t-il, ne préserve pas le passé, il le raccourcit, le réduit, le soustrait à de simples images, à de simples odeurs qui, petit à petit, finissent par se perdre tout autant que le moment où ils ont été vues ou senties. 


Quelques années après ce premier baiser, tout était fini. Solt souhaita pendant presque une minute pouvoir remonter le temps, mais c’était trop tard. Il avait eu sa chance et il l’avait loupée. Il appuya sur l’accélérateur et embarqua sur la route 107. Le vent s’engouffra à l’intérieur de la voiture et il sentit monter en lui un sentiment qui l’habitait depuis quelques jours. Il appuya plus fort sur l’accélérateur. Le décor - bien qu’il n’eut pas grand chose à voir dans ce désert californien - défilait à côté de lui et lui-même il se sentait disparaître petit à petit, se fondant parfaitement dans ce paysage zébré de brun orangée et du mauve hollywoodien du ciel américain. Il ferma les yeux et se laissa submergé par la douleur et la culpabilité. Pourquoi n’avait-il pas répondu à son téléphone ce soir-là? Pourquoi s’était-il réveillé le lendemain dans un lit qui n’était pas le sien avec cette fille dont il ne souvenait plus le nom? Pourquoi était-il parti travailler sans passer par la maison? Pourquoi n’aimait-il pas Alanna? Non, quand est-ce qu'il avait cessé de l'aimer? Étais-ce avant ou après le diagnostic du cancer, quand elle se mit brusquement à perdre ses cheveux, à vieillir prématurément, comme si le temps s’était avancé pour elle? Il ne savait pas. Il se rappela de leur dernier échange, de cette phrase qu’il avait lancé sans en comprendre l’importance: « Tu es stérile et mourante, Alanna, et avoir un enfant n’effacera jamais cela! »  


Voilà presque deux ans qu’il était sur les routes, à traverser le pays avec sa fourgonnette. Il s’était transformé en une sorte d’ermite condamné à revivre les mêmes images, les mêmes obsessions, les mêmes désirs et la même, la seule conclusion qu’il y avait dans toute cette affaire. Elle était morte par sa faute. Sans s’en rendre compte, Solt avait, comme un peu tout le monde au fond, pris la fuite en reconnaissant le bonheur. D'ailleurs, l'avait-il réellement reconnu ou s'était-il volontairement mis en tête que c'était cela être heureux? Quoiqu'il en soit, cela importait peu maintenant. Il constata, pendant un moment, qu’il n’était pas seul en ce moment. Il n’était pas seul sur cette route, à rouler à plus de 150 km/h, à foncer vers sa fin. Ils étaient des milliers, des centaines de milliers à être à la dérive, à rouler sans savoir pourquoi, sans savoir vers quoi ou pourquoi. L’Amérique entière était dans son auto en ce moment. Il se retourna pour voir Willy et Laure, les voisins dont la fille s’était pendue; Frank, qui avait perdu tout son investissement dans une société et était à la rue; Hamed et son fils détenus à Guantanamo; à Richard, qui avait voulu offrir les meilleurs traitements possibles à sa fille. Ils étaient tous là, dans cette fourgonnette, à le regarder, à l’encourager, là dans sa tête. Il était le prochain martyr à être oublier de l'Histoire parce qu'il n'avait fait aucune guerre, qu'il n'avait rien inventé, n'avait rien écrit. Au fond, il était déjà mort, oublié, effacé comme dans le monde orwellien. Il devait mourir pour que d’autres survivent, poursuivent le bonheur à leur tour. 


Pendant un moment, il senti une certaine indifférence face à ce qui l’attendait. Face à cet espace vide devant lui qui s’étendait dans un miroitement de couleurs. Bientôt, il sentit la voiture perdre de l’adhérence et finalement, il vu le sol, l'immense sol américain dans lequel il fonçait tête première. C’était donc cela mourir. Il eut tout juste le temps d’attraper la photographie d’Alanna qu’il avait mis sur le tableau de bord et puis tout s’effaça. La douleur, la honte, la peur, la solitude et cette profonde culpabilité d’avoir perdu à la roulette du bonheur. Il n’y eut que ce visage souriant, ce parfum de pomme et un long et sincère rire cristallin dans lequel Solt s'éteignit, un sourire sur le visage. Il avait tout miser sur la même carte et il avait perdu. Le plus effrayant, Solt le sût juste avant de sentir le coussin gonflable sur son visage, c’est qu’on est heureux qu’une seule fois. On peut donc mourir à cet instant-là ou encore attendre assez longtemps pour se rendre compte que ce moment ne reviendra plus. 

1 discussion(s):

Tristan R. Lemaure a dit…

Bon, je l'admet: je lisais La Musique du hasard (Paul Auster) en commençant cette histoire.