
On écrit jamais pour soi. On écrit pour l'autre, par vanité de soi.
Encore hier, je relisais la préface qu'Albert Camus a faite pour L'envers et l'endroit. Il dit ceci avec une simplicité naïve et presque désarmante:
« Ici, je voudrais parler, avec autant de simplicité que je le puis, de ce que les écrivains taisent généralement. Je n'évoque même pas la satisfaction que l'on trouve, paraît-il, devant le livre ou la page réussis. Je ne sais si beaucoup d'artistes la connaissent. Pour moi, je ne crois pas avoir jamais tiré une joie de la relecture d'une page terminée. J'avouerai même, en acceptant d'être pris au mot, que le succès de quelques-uns de mes livres m'a toujours surpris. Bien entendu, on s'y habitue, et assez vilainement. (...) Sur un autre plan, un artiste a aussi des joies de vanité. Le métier d'écrivain, particulièrement dans la société française, est en grande partie un métier de vanité. Je le dis d'ailleurs sans mépris, à peine avec regret. Je ressemble aux autres sur ce point; qui peut se dire dénué de cette ridicule infirmité? Après tout, dans une société vouée à l'envie et à la dérision, un jour vient toujours où le couverts de brocards, nos écrivains payent durement ces pauvres joies. »
À cela, je me sens honteux car c'est dans cette sorte de vanité que je vis et dans laquelle je me transpose à chaque instant. Mes textes souffrent terriblement de cette envie d'être aux yeux de l'autre, d'exister, d'imposer le respect, respect que j'ignore avoir d'une autre façon. Dès que j'ouvre ma main c'est pour écrire, maladroitement, c'est pour dire que je vis. Ma littérature est de la fausse littérature. Je jalouse les talents de ces jeunes auteurs qui déjà à vingt ans ont des nominations pour tel prix ou telle invitation. Il y a du terrible en moi, une transformation meurtrière du geste et de la pensée de l'autre. Je prends tout pour moi et quand je le dis, on me répond gravement que je suis malade. On s'écarte de moi, de ma maladie mortelle. « Sa maladie n'est mortelle que pour les autres. » Non, cela n'est pas. Il y a en moi une force pour croire, pour combattre le mal qui me ronge. Il y a dans chacun de mes gémissements, une sorte de demain sera mieux. C'est puéril, peut-être. Ce n'est rien, ce n'est pas grave. Je crois. Je veux y croire. De toute façon, j'ai vécu dans la peur et il me semble que de vivre ainsi m'effraie encore plus quand je pense que je pourrai mourir dans cet état d'éternel demeuré, d'incapable. Quand je repense à ce qui m'a poussé à l'écriture, je sens bien que je n'ai pas eu le choix. C'était pour moi, un échappatoire. Dans l'écriture, je pouvais réinventer la beauté, lui donner un nom et un visage, peindre mon amour des plus belles couleurs. Aujourd'hui, je sais que j'étais jeune. Avec la jeunesse, il y aussi la naïveté et j'étais naïf. On ne peut réinventer l'amour. On ne peut se réinventer soi-même. Je resterai ce que je suis, un chien qui a peur de son ombre. Cela je le sais et cela me tue. Je ne vois pas le sens à tant de souffrances et à tant de beautés à la fois. En moi, en dehors de moi, partout. Comment l'expliquer? Comment le décrire dans des mots qui ne soient pas aussi faux que ceux que j'utilise jusqu'à maintenant?
Hector de Saint-Denys Garneau écrivait, en juin 37, « Est-ce que notre possibilité de souffrance est à la même mesure que notre possibilité de bonheur: infinie? ». Il est assez frustrant de voir que les hommes avant moi, qui ont connu ma maladie, qui l'ont retranscrite, n'ont jamais guéri. Ce que les autres voient comme une pauvreté intérieur, une faiblesse, je le conçois comme une richesse. Garneau, comme Rimbaud, ou encore Uguay, Gaulin, Basquiat, Camus et autres, m'ont appris ceci: je mourrai comme j'ai vécu, malheureux. Alors, à quoi bon? Je ne veux pas de ce monde avec ce qu'il y a de gens qui jouent à être heureux. Il y a du laid, du terriblement laid partout autour de moi. Je le vois. Je le vis, avec tout ce que j'ai de sensible en moi. Je subis ce monde avec tout ce qu'il y a d'orgueil et de vanité, de « férocité aveugle ».