
HOPPER, Edward, Soir bleu, huile sur toile 91,4 X 182,9, 1914
Une question essentielle, en parlant de l’amitié sincère unissant deux personnes, est de savoir le moment où cette union se trouve fragilisée, en danger, compromise. À bien des occasions, nous éprouvons pour l’autre un regard dont on se refuse soi-même, un regard critique, blessant, par moment, qu’on n’ose pas, en général, avouer avoir. Quand un ami nous demande ce que nous passons de ceci ou cela, nous avons toujours la liberté de mentir ou d’être honnête, de dire que ce chanteur, ce livre ou cette veste qu’il aime tant ne nous plaît pas. Cette liberté, il me semble, s’efface lorsque l’on en arrive au fond de l’affaire : sa personne. Juger une personne pour qui on éprouve des sentiments est un exercice ardu car, bien sûr, nous ne sommes pas objectifs. Il entre en ligne de compte les liens nous unissant, l’histoire partagée, la situation. Pouvons-nous dire à une personne partageant notre quotidien depuis une dizaine d’années que son odeur nous dérange ? Pouvons-nous lui dire qu’il devrait peut-être éviter cette chemise, changer de look, consulter un médecin pour son problème d’acné ? Ce sont là des questions assez simples ayant un lien avec le physique. Qu’est-il alors de sa personne, de son attitude, ses valeurs, ses croyances, son comportement ? Dans bien des situations, nous disons rien, nous fermons les yeux et faisons mine de n’avoir rien vu. Le mensonge est la base de nos relations, si relations il existe. Il résulte néanmoins le dilemme de savoir si ce mensonge est réellement là pour protéger l’autre, la relation qu’on a avec lui, ou encore, il nous protège nous-mêmes.
La « règle d’or » de toutes les religions est basée sur cette maxime : ne fais pas à l’autre ce que tu ne te ferais pas à toi-même. Ainsi, on ment à l’autre pour que ce dernier nous mente à son tour. Rien de bien surprenant alors que la vérité apparaît seulement lorsque cette amitié est menacée, lorsqu’on se sent (ou sait) trahi. À ce moment, la règle n’a aucune importance et tout ce qu’on désire, c’est blesser l’autre, le défaire, l’anéantir. Nous voilà donc prêts à être honnêtes pour une fois, à dire, franchement, ce que nous avons toujours pensé de ceci, de cela, de sa personne. Et rien, rien, vraiment rien, n’est plus difficile à entendre que la critique d’une personne qui nous connaît, dont le regard a été, tout au long de ces dix années, au fond de nous, nous a traversé, nous a vu dans nos faiblesses, dans notre fragilité. En dix minutes, nous pouvons défaire dix années et deux vies, la sienne et la notre. Il est donc absurde de concevoir l’amitié en dehors de ce qui la compose, le mensonge. Je crois que rien n’est plus dangereux qu’un ami, rien n’est aussi destructeur qu’une amitié. Aimer l’autre, c’est, je crois, être à sa merci et, un jour, devoir le haïr pour cela.