2.1.11

Quo vadis?



« Cela fait presque deux mois que je n’ai rien écrit. Pourtant, mon esprit n’a jamais été aussi fragile, il n’a jamais été autant au bord du gouffre, de la destruction, de l'implosion. » Alors que ces pensées coulent en moi, j’étais assis sur un banc dans un parc. J’observais ce ciel de nuit, couvert d’un manteau de nuages gris — je tremblais de froid, de honte, de tristesse, de joie aussi. C’est à ce moment précis que ces mots me sont venus : cette idée d’implosion, de destruction, des étoiles qui s’éteignent sans qu’on ne les ait jamais vue, sans jamais avoir brillé pour aucun regard. « Je n’ai rien écrit, ni rien vécu. Si je devais refaire cette année qui se termine, il y aurait quelques rires et beaucoup de larmes, mais comme je ne sais plus pleurer ou rire, je n’ose pas. Je dis ne pas pleurer, mais c’est faux. Il me semble l’avoir fait de nombreuses fois, en cachette, derrière une porte de toilette, en fixant mon reflet dans un miroir, sous un coussin, la nuit. Pour ne réveiller personne. Pour ne pas déranger. C’est salissant, des larmes. Et tout un bruit pour si peu au fond, puisque les jours d’après, je n’y pense plus. Jusqu’à la prochaine crise, aux prochaines méchancetés, à la énième fois où je ne dis rien, je me terre dans l’indifférence. Cette année m’aura au moins appris ceci : jouer, toujours jouer, parce que, dans ce monde, être vrai, authentique, c’est accepter les jugements, les regards, les murmures alors qu’on passe. Or, personne ne peut supporter cela. Personne n’ose être ce qu’il est parce qu’être, c’est être différent. C’estcela qu’on ne peut supporter. »

La chienne me dépasse alors que je continue ma marche. Elle agite la queue alors qu’elle semble avoir découvert un nouvel arbre sur lequel laisser sa marque. Je la regarde et je suis impressionné par l’énergie qu’elle met à faire cette activité quotidienne. Je ne crois pas avoir investi le tiers de cette énergie dans aucune chose que j’ai faite jusqu’à maintenant. J’en ai honte. L’air est frais ce soir. Les montagnes blanches de neige sont maintenant de gigantesques boules fondantes. « C’est la métamorphose de nos corps », que je pense. « Ces corps tantôt solides, froids, solitaires. Voilà qu’en une journée, ils se défont alors que tout est en larmes, tout est gris, mort. L’eau mouille tout, même mes pensées qui ne sont plus que de brumeuses futilités comme le nombre d’argents qu’il reste dans mon compte, si je n’ai pas oublié mon sac dans l’auto de M. ou encore si j’ai vraiment pensé que je pouvais être heureux. La question du bonheur fut sans doute celle qui hanta mon année 2010. Est-ce que ce diplôme me rendra heureux ? Est-ce que cette ville, ces gens, ce livre, ce nouvel appareil, ces vêtements me sauveront ? Que me suis-je dit, que je pouvais acheter mon bonheur ? Je ne suis pas sûr d’avoir tenu cela pour acquis, mais j’ai réellement présumé qu’être heureux, c’était avoir l’air heureux. »

Il y a un grand arbre au centre du parc. L’été, j’ai tendance à laisser la chienne courir et à m’asseoir contre ce dernier. Je laisse mes pensées vagabonder tout en fumant un cigarillo ou en regardant les enfants jouer. Mais l’hiver, je reste debout et j’attends. Je jette un coup d’œil au ciel de temps à autre, mais ce soir, comme hier, les nuages m’empêchent de voir les étoiles. « Fantasme. Ou fantasmes. C’est peut-être ces images, ces voix, ces paroles créées de toutes pièces qui ont rempli mes histoires, mes poèmes, mes pertes. Le dernier aura été A. Je n’ai pas peur de dire que j’ai été, encore une fois, un raté. Oui, oui, je l’ai aimé (et peut-être que je l’aime encore ?). Mais cela valait-il tant de douleurs, ce rejet, cette solitude méchante et égoïste ? Parfois, je crois m’aimer avec tant de force, puisque je m’imagine détesté ou négligé de tous, que je n’ai de place dans ma vie que pour moi seul. C’est peut-être la leçon la plus frappante et la plus dure : être responsable de son malheur. Je pense tant de temps à fantasmer d’un autre qui m’aimerait moi, qui dépendrait de moi, qui vivrait que pour moi. Au bout du compte, je ne trouve personne et c’est cela qui me met dans cet état de détresse. Pour ne pas avouer, je préfère partir, ne pas dire un mot et simplement jouer ! Jouer, ha ! Jouer, comme un enfant ! Jouer, comme le terrible comédien ! Jouer, maladroitement, mais jouer quand même. »

La fumée s’échappe du tube de papier. J’aspire une nouvelle bouffée tout en traversant la rue pour rentrer. « Tant de choses à écrire en rentrant, tant de souvenirs à retracer dans ma mémoire. Il me semble que nous vivons intérieurement avec tant de beauté, tant d’honnêteté, avec un amour réel et gratuit envers le monde — comment se fait-il alors qu’il nous est impossible de traduire cette vie intérieure, cet amour en actions ou en paroles qui apaiseraient le cœur de ceux qu’on aime ? J’ai l’impression qu’en voulant me détruire, j’ai aussi, nécessairement, détruit les autres. J’ai honte de cela aussi. J’ai gonflé mon orgueil pour sauver ce que je pouvais de ma vie. Et c’est par faiblesse que j’ai fait du mal. Et c’est par faiblesse que j’ai essayé d’aimer à la place de le faire réellement, sans artifices, sans égoïsme, sans paresses, sans arrière-pensées. » La nuit est maintenant un voile épais sur mes yeux. Il n’y a que très peu de lumière dans cette ruelle. Instinctivement, je regarde vers le ciel. Et le ciel me voit, m’inonde, m’envahit. « Je n’ai rien écrit depuis deux mois. Absolument rien. Il y a peut-être cette piètre tentative d’écrire une pièce. Je ne sais pas trop ce qu’elle donnera au bout du compte. Plus je relis, plus je trouve cela exécrable. Il n’y a rien ici pour moi. Je suis dans une vie qui, ce soir, me déplaît. Je n’en veux à personne. Je ne crois ni en Dieu (sauf dans les cas extrêmes, par faiblesse peut-être) ni au destin (idem). Nous sommes tous responsables de nos échecs, mais…aussi de nos réussites. Si j’ai pu rendre heureux une personne cette année, si vraiment, j’ai su être quelqu’un pour un autre, si j’ai, pendant une seconde, une minute ou une heure, aimé et offert mon amour sans rien attendre en retour, alors je voudrais être fier de cela. Cette année a été riche en apprentissages. Pourtant, il demeure, encore ce soir, une chose que je n’ai pas apprise : vivre. »

Me voilà dans ma chambre. Je suis assis dans mon lit, devant cet écran blanc, avec le clignotement du curseur et cette chanson de Sugar Ròs au fond de mes conduits auditifs. J’ai les mains glacées : j’ai de longs doigts, de fines tiges de fleurs, que je n’ai jamais réellement aimées. Pendant un moment, je les regarde et je me pose cette question : « Où vais-je ? » La chienne monte se coucher à mes pieds et je sens sa chaleur me traverser le corps. Je caresse son dos, ses muscles, sa tête. « Je crois que pour apprendre à vivre, il faut reconnaître qu’on ne sait pas vraiment ce que vivre veut dire, cependant il faut se battre avec acharnement et avec patience pour le découvrir. Vivre n’a jamais été aussi important, nécessaire, que maintenant et ici dans nos sociétés mortes et aliénées. Malgré nos erreurs, nos pertes, nos peurs, malgré toutes les douleurs que ce mot (vivre) a pu avoir ou aura, il y a toujours la splendeur du jour, de ce goût pour la vie, du premier cri. »