
« Quand tu étais petite, on t'appelait Nine, puis à un moment donné, pour tout le monde, tu as été Blue: la couleur du ciel dans la tête des gens, et les blues, la musique et la mélancolie. Tu étais un poulet rôti, une escarbille. Tu as fleuri d'un coup. Tu es devenue une femme, la plus belle. Tu t'es transformée sous les yeux de Marcus. Avant, il pouvait te manger la joue d'un baiser, sans arrière-pensées. Ensuite, il n'a rien désiré autant qu'entourer tes chevilles de ses deux doigts, tes poignets de son coeur en lanières, et ta taille d'un noeud de pendu. » (Col de l'Ange, Simonetta Greggio)
Je viens de commencer Col de l'Ange de Simonetta Greggio. Passions italiennes. Encore une fois, je me suis fait charmer par la couverture. Deux enfants, le garçon a la tête dans le creux du cou de la jeune fille. Puis, il y a cette magnifique quatrième de couverture. Bien sûr, il n'y a rien de révolutionnaire dans ce récit. Mais pour l'instant, il occupe mon esprit et balaie les cernes sous mes yeux. Dehors, la chaleur humide. L'été derrière les stores. Je dois partir pour Québec tout à l'heure, vider ma chambre et transposer mes effets chez mon amie jusqu'à l'acquisition d'un nouvel appartement pour la prochaine année. Rien ne me donne envie, ni le soleil, ni les rires gras de mes voisins dans leur piscine. Il y a des fleurs qui pendent dans les arbres et je me demande pourquoi celles-ci ne durent pas toutes l'été, l'hiver aussi. Non, à la fin du printemps, le matelas de fleurs et de parfums n'accueille plus nos regards et nos coeurs. Il faut s'y faire chaque année.
Je viens de mettre le dernier Broken Social Scene. « Meet Me in the Basement » Guitares et basse, batterie s'acharnent sur un rythme entraînant. Je change de chanson, j'écoute « The Funeral », Band of Horses. Ça colle mieux à mon humeur, à ce chaos calme (pour reprendre le merveilleux titre du livre de Paladini) que j'ai dans l'iris. Je ne pense à rien de particulier, j'aimerai juste me sentir vivant, sentir l'effet de cet été naissant, mais rien, rien que l'ennuie et le désarroi. L'écriture vient naturellement dans ces cas-là.
Je me suis préparé du riz blanc, des crevettes et une sauce asiatique très épicée. Je me sers un verre de vin et je m'installe pour dîner. Un combat silencieux avec mon repas. Je succombe finalement. Je mange sans un réel intérêt pour mon repas. Je préfère m'imaginer dans un repli de la mer ou entre le feuillage d'un arbre, à dormir et à rêvasser. Comme avant hier en marchant dans le vieux sentier privé de la pépinière. Il y avait des jeunes punks qui jouaient dans la guitare et moi, endormi à l'ombre. Le vent me ramenait les fragiles notes de la guitare et je me disais que c'était cela la vraie vie. Je me demande maintenant pourquoi on passe notre existence loin de ces moments parfaits où l'univers et l'homme semblent enfin se comprendre, s'unir. Très précisément, on reconnaît le côté dérisoire et pathétique d'un mode de vie basé sur la compétition, l'envie et le superflu. Sous cette verdure et son silence, nous avons retrouvé ce que nous sommes. « Abeline », Damien Jurado. Je termine de manger et je me propose une sieste avant de partir pour Québec. Le corps en premier, l'esprit par la suite. Non, vraiment, la vie est si simple.