21.3.10

Entre le oui et le non



Scènes est devenu Clairs-obscurs. Le titre est moins explicite, mais, si on regarde la juxtaposition des différentes scènes, on comprend ce choix:

«Clair-obscur: Effet de contraste ou de relief produit par les parties sombres et les parties éclairées d’un objet dans un tableau.»

Ces contrastes s’observent entre chaque scène-paysage et scène-action/pensée. L’alternance suit une règle assez simple, qui reste exigeante si l’on regarde l’ensemble du texte. Je ne sais pas si on peut écrire un roman en suivant ces techniques improvisés, mais la nouvelle cadre bien dans le but visé par ces expérimentations. Je suis quand même satisfait du résultat puisque j’ai relevé le défi que je m’étais fixé après Ruban blanc.

On a, à tort, condamné le film en disant que sa nature même, celle de distraire, ne pousse pas à la réflexion comme le fait le livre. J’opte plutôt pour le point de vue de certains qui utilisent le film comme un véhicule violent (car on force littéralement le spectateur à entrer dans l’intimité des personnages) pour parfaire ou ajouter de nouvelles réflexions morales. De même, en littérature, il y a des livres qui sont destinées à distraire le lecteur alors que d’autres ont une âme, une vie. L’un existe avec et par l’autre; sans distraction, un homme s’ennuie. D’ailleurs, la naissance même du récit provient de ce besoin de tromper la réalité, de tromper l’ennui.

Mais, pour en revenir à Clairs-obscurs, quel bonheur de sentir ces personnages prendre vie; ces avatars d’Albert et de Virginia. En fait, c’est la première fois que je me base sur des personnes réelles pour en faire des personnages. L’exercice est quelque peu étrange, car je me suis rendu compte qu’au bout du compte, le réel et le fictif s’unissent pour donner des hybrides qui, dans certains cas, deviennent complètement différents de l’inspiration qui les a vu naître.Ma scène préférée demeure celle d’Albert marchant dans la nuit, confronté à ses doutes, à sa vie. C’est que, ces doutes, cette vie, c’est aussi la mienne. Même chose pour Virginia avec sa voix intérieure. Je me rends compte que j’ai beaucoup mis de mes pensées, mes confrontations et mes peurs dans les derniers textes. Je ne sais pas si c’est une bonne chose. J’ai l’impression de jouer à cache-cache alors qu’en réalité, tous ceci transparaît très bien dans mes actions. Que vais-je tirer à ainsi m’exposer? Probablement le même mépris ou la même incompréhension que d’habitude. Il en coûte beaucoup d’écrire.

***

Don de soi. J’ai l’impression que j’agis toujours contre ma vie, contre mon propre bonheur. Je disais à É. qu’un homme qui souffre devient, à un certain point, inconscient de sa douleur. Il en vient même en a faire une partie de lui, à lui donner sa vie. On trouve son confort dans cette position de soumission, de peur, de défaite. C’est horrible quand je pense à ça. Combien d’hommes vivent ainsi? Malheureux dans un malheur qu’ils s’entêtent à conserver, à alimenter. À quoi bon vivre après ça?

Camus parlait d’une révolte de l’homme. La révolte, c’est de dire oui à l’absurde (de la vie), mais aussi de dire non. C’est d’accepter cette vie, ce que nous sommes, dans nos forces comme dans nos faiblesses, d’accueillir l’absurde en soi, comprendre que ce qu’on fait n’a pas réellement d’importance dans ce monde; c’est aussi de refuser la défaite, c’est de relever la tête et de se battre contre la vie, contre le sort, contre ce « destin » absurde. Je me rappelle de la phrase de Zargeus qui demandait à Mersault de lui expliquer pourquoi lui, un homme riche, qui aurait pu connaître le bonheur, pourquoi a-t-il perdu l’usage de ses jambes? Qu’est-ce qui pouvait expliquer ces jambes mutilées, le fait qu’il doive maintenant se faire nettoyer le derrière et aider pour uriner?

À l’hôpital, dans le cadre de mon travail, je suis souvent confronté à cette réalité. Des patients, dont la vie avait été belle et quand même assez entière, se retrouvent, comme ça, sans aucun préavis, avec des métastases au cerveau ou dans les poumons; on leur dit: « Vous avez un ou deux mois à vivre.» Il y a surtout ce monsieur à qui on annonçait qu’il allait mourir dans deux mois, puis les médecins lui ont proposé une biopsie afin de se « battre » (même sans espoirs, on maintient cette illusion du combat contre une mort certaine) et, finalement, il a terminé à la morgue le soir même de la biopsie. Le monsieur, je m’en rappelle pour l’avoir soigné deux ou trois nuits, était un homme sincère, léger, drôle. Le diagnostic avait quelque peu joué sur son humeur, mais ses amis, sa femme, ses enfants et petits-enfants étaient devenus sa raison de vivre, même si c’était deux ou trois mois. Le soir, je le trouvais souvent dans son lit, en train de faire des mots croisés ou rire avec ses voisins. Il m’a beaucoup ému, et c’est souvent le cas quand je rencontre des gens qui acceptent aussi sereinement leur maladie. Ce n’est pas du déni, comme dans certains cas. C’est autre chose. Je ne saurai comment l’expliquer. Avec la promesse des médecins, celle d’avoir une chance de survivre, de finalement sortir de cet hôpital sur ses deux jambes et non pas dans un cercueil, il était devenu un peu anxieux. De savoir qu’on va mourir, c’est une chose. De savoir qu’on peut échapper à une mort certaine, c’est autre chose. Il s’était mis à préparer ce qu’il irait faire en sortant de l’hôpital. À qui il devait écrire, qui il devait voir, quel nouveau film il devait aller voir. Puis, le grand jour est arrivé, on l’a conduit à la salle de chirurgie pour la biopsie. Nous étions tous très heureux pour lui. Je crois que nous voulions assister à un miracle, nous voulions nous dire que la vie n’était pas aussi cruelle. Le lendemain, nous apprenions qu’il était revenu sur l’unité avec une hémorragie cérébrale sévère suite à la biopsie. Il était mort dans la journée.

Comment expliquer cette mort? Comment l’accepter? Comment dire « oui » et pas « non »? Voilà ce que je veux apprendre à faire, à toujours être entre le oui et le non, à accepter, oui, mais aussi à être contre, à dire non. Ai-je le courage de Camus? J’en doute. Nous verrons bien.

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