Le jour succéda à la nuit, et les éclairs nocturnes s’éclipsèrent en laissant derrière eux qu’un tremblement dans le ciel. Il y avait aussi le sentiment sinistre des vapeurs, c’est tout ce qu’il restait du monde à cette heure-ci. Les glaces lunaires n’ont pas réussi à faire évaporer les gouttes qui perlent sur la chemise verte des arbres, sur le rebord du chapeau rouge ou jaune des champignons-ces dames qui s’entassent, jacassent, font pâlir et rougeoyer ce trou vert dans lequel nous dormions, où le monde-l’univers- devait s’être assoupie avec nous. Au-dessus de la bande d’eau flotte quelques nuages, leur traîné argentée rappellent « qu’il est toujours possible de mourir! Il est possible que le monde ne soit que ça, qu’un lac où s’enlisent les âmes, les hommes, l’espoir! Et la main de celui qui tente de retenir autant au creux de sa main ne peut qu’échouer! Échouer! devant la vie, devant l’âme de la vie, il perdra sa propre âme, son esprit! et tombera au fond du lac, englouti, fou! ». Au fond du lac, au fond du lac... Ces mots résonnent, dansent avec cette finisse, cette fragile finesse des arbres ondoyant: tel une vague, le vent se lève et ramasse avec lui des épines émeraudes; il les fait virevolter un moment, leur donne une forme (est-ce un S, un N, peut-être plus un E à l’envers, un M?: voilà, c’est un M, ça monte, ça descend), les fait jaillir tantôt d’un tronc vide au sol, tantôt de l’ombre d’un rocher ou d’une colline. Au fond du lac, au fond du lac... Comme des épées, ces mots nous traversent l’esprit, nous appellent et on sent notre corps qui s’étire avec le crépitement d’une ombre, c’était la Femme invisible! Elle agite cette lumière bleu et verte devant nous, elle nous pénètre l’âme: au fond du lac, au fond du lac, il y a « l’âme humaine: la mort. » Le réveil...
Nous expirons d’un coup, comme si nous venions de plonger la tête sous l’eau; la mort, la mort est ici maintenant, elle y a toujours été ici. Soudainement, la fenêtre se referme, et toute vie s’en va; le vitrail coloré, l’Amour!, est maintenant un tas de vitre brisée qui écorche le coeur. Quelqu’un, quelque part, hurle, hurle, hurle; les bras et les pieds attachés, le corps en cage pour ne pas...pour ne pas qu'il tombe dans ce lac, il est là, il est las d’être là! et si prêt, il suffit d’y mettre le pied et d’en finir avec... avec la Beauté! Non, non, elle est morte! Tout est mort ici! L’éclair qu’était ce rêve, ces souvenirs, tout ceci n’a plus son sens ici, dans ce lit où on nous a proscrit, dans cette position, cette attente de... la mort! « Mourir! Il nous faut mourir! La beauté est morte, la beauté est morte... » Une sac d’os se déplace, traverse notre chambre mortuaire, elle se penche vers nous et nous tend une cuillère avec de la purée et des comprimés: « monsieur Rachminoff..ouvrez... bouche... dormir...pour dormir.. » Oui, le sommeil! Oui, le rêve, ce rêve, cette place qu’on occupait au centre de tout, du monde, ces lacs, ces rivières, ces montagnes vertes qui nous parlaient! Nous voulons dormir, puis nous sentons la purée descendre dans notre oesophage, puis le sac d’os retourne s’asseoir. Nous observons, la fenêtre est ouverte, dehors, un mur. Une fenêtre donnant sur un mur, mais.. mais.. Il y a quelque chose, une branche qui dépasse et puis un moineau qui attend, nous fixe, son bec s’ouvre et puis nous fermons les yeux.
Nous y revoilà, que disions-nous donc sur cette grande Âme, cette Femme invisible? Oui, elle agite une lumière dans le ciel, et cette lumière finit par habillé d’or et d’argent chaque chose, chaque être, quand soudain, il nous paraît certain qu’« ici, le soleil, lui aussi est fragile », si seulement nous pouvions le prouver, si seulement nous pouvions gravir cette montagne là-bas? Nous sentons un glissement, nos pieds traversent le lac et nous voilà sur la montagne.
0 discussion(s):
Enregistrer un commentaire