1.5.09

Si je meurs jeune

Si je meurs jeune,
Sans pouvoir publier le moindre livre, 
Sans voir quelle dégaine auront mes vers en caractères 
d'imprimerie,
Je demande, au cas où l'on voudrait être chagrin à cause
de moi,
Que l'on ne soit pas chagrin. 
Si ça s'est passé ainsi, il n'y a rien à redire. 

Même si mes vers ne sont jamais imprimés, 
Ils n'en auront pas moins leur beauté, s'ils sont beaux. 
Mais ils ne peuvent être beaux et rester inédits, 
Car les racines peuvent être sous la terre, 
Mais les fleurs fleurissent à l'air libre et à vue. 
Il doit en être ainsi coûte que coûte. Rien ne peut 
l'empêcher.

Si je meurs très jeune, écoutez ceci: 
Je n'ai jamais été qu'un enfant qui jouait. 
J'ai été le gentil, à l'instar du soleil et de l'eau, 
D'une religion universelle que seuls les hommes n'ont pas. 
J'ai été heureux parce que je n'ai rien demandé du tout, 
Que je n'ai cherché en rien à trouver quoi que ce soit,
Que je n'ai pas trouvé qu'il y eût d'explication
Si ce n'est que le mot explication n'a pas de sens du tout. 

Je n'ai jamais rien désiré d'autre que de me tenir sous le
le soleil ou la pluie -
Sous le soleil quand il faisait soleil
Et sous la pluie quand la pluie tombait
(et jamais le contraire), 
Sentir la chaleur et le froid et le vent, 
Et ne pas aller au-delà. 

Une fois j'ai aimé, j'ai cru qu'on m'aimerait, 
Mais je ne fus pas aimé. 
Je ne fus pas aimé pour cette unique bonne raison - 
Cela ne devait pas être. 

Je me suis consolé en retournant sous le soleil et la 
pluie,
Et en m'asseyant à nouveau sur le pas de ma porte. 
Les champs, en fin de compte, ne sont pas aussi verts
pour ceux qui sont aimés
Que pour ceux qui ne le sont pas. 

Alberto Caeiro (Fernando Pessoa)

0 discussion(s):