12.4.09

Le fauteuil


Il n’y avait qu’une seule fenêtre dans cette pièce et il fallait qu’elle donne sur un mur. On pouvait voir la lumière du soleil qui se levait tôt à l’aube et quelques branches d’arbre qui plongeaient leurs doigts crochus entre ce mélange de nuages et de smog typique aux grandes villes. Parfois, quelques écureuils couraient sur le fil électrique qui traversait ce même paysage. C’était la seule animation de la journée d’ailleurs. Le reste de la journée, elle le passait sur ce fauteuil qu’on lui avait offert. C'était devenu un rallongement de sa mémoire, de ce qu’il lui restait de sa vie. Une fois assise, elle fermait les yeux, laissait ses bras pendre mollement sur les accoudoirs. Elle passait ses journées à attendre ainsi, la peau de ses mains froissée par le cuir du fauteuil.

C’était devenu une routine qu’elle connaissait par coeur. Ils rentraient dans la chambre, détachaient la ceinture qui la maintenait au lit, lui frottaient la peau avec de l’eau froide et du savon, l’habillaient d’une robe ou d’une jupe rouge ou bleue, une robe de jeune fille pour faire oublier sa peau translucide, fragile, jaunâtre. Ils faisaient tout cela à chaque jours, à la même heure, avec le même ennuie, la même fatigue dans les mouvements. Elle les regardait faire, silencieuse, étrangère à ce corps malade, vieux, sans intérêt. Par la suite, on lui donnait à manger et on l’abandonnait à son mutisme, au fond de cette chambre aux murs gris. C’est ainsi que le fauteuil avait fini par épouser les formes de son corps. Dans cette position quotidienne où ce cauchemar se répétait inlassablement.

Et c'est comme cela que le jeune homme la retrouvait à chaque jour. Un chapelet entre les mains, observant ce mur par la seule ouverture de sa chambre. On eut dit qu’elle était là, mais c’était sans savoir que cela faisait longtemps qu’elle avait perdu la tête comme ils le disaient dans leur jargon. Le jeune homme parlait, touchait le dos de ses mains froides. Il restait ainsi pendant quelques minutes, sans dire un mot. Elle ne disait rien elle aussi. Elle ne bougeait même pas ce long bras, ce squelette, pour accueillir ce visage inconnu, fermé à sa douleur, à sa souffrance, ce visage qui lui disait « Bonjour Maman ». Elle ne voyait que cette fenêtre et ce mur. Le jeune homme discutait avec l’infirmière, lui demandait comment la nuit s’était déroulée, ce qu’ils avaient prévu faire aujourd’hui, toutes ces futilités biomédicales qui n’avaient aucun sens pour quiconque dans l'état actuel des choses-car la mort, c'est la mort. Le fils, car c’était ainsi qu’il s’était présenté à eux, ne disait pas grand chose sur lui. Cependant, on devinait à ses vêtements et ses mouvements amples et soignés que c'était un homme occupé, important. Il venait et repartait toujours avec un soulagement apparent, content d'échapper à cette obligation filiale du sang. Mais finalement, savait-il que sa mère était morte?  

C’est que le fauteuil avait été vide un moment. Un jour, on ne sait plus quand, la vieille dame s’était levée, à la grande surprise de tous, pour traverser la fenêtre. Depuis, on y avait installé de nouveaux os, contraints à leur tour d'attendre devant ce mur, devant cette mort. 

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