Le corps était attaché au lit, comme un poids au fond de l’eau. Il l’avait traîné derrière lui toute sa vie durant, il l’avait habillé, entretenu. Il lui avait donné une allure, un rythme, une présence, il lui avait même donné un nom. Tout ce qui restait maintenant c’était cette surface graisseuse abandonné à son sort, vidé de toutes ces efforts accumulés en vain. C’était des restes de lui, des organes, des membres, des cellules qui ne lui appartenaient plus vraiment.
Elle, elle était assise, seule, silencieuse, attachée à cette chaise. Cela faisait deux semaines qu’elle attendait, toujours dans cette position, avec ce regard voilé par une sorte de souffrance, une intimité violée, secouée par son enfance, par ce silence au fond de l’oeil. Ce silence qu’il y avait dans la maison, la nuit. Ce même silence alors qu’il frappait, qu’il injuriait. Ce silence qu’eux seuls pouvaient entendre, connaître. Elle était fatiguée, elle n’arrivait plus à dormir depuis quelques jours déjà. Le veille, elle s’était réveillé en sueur, le ventre en feux. Matias s’était occupé de changer la literie souillée par un mélange de sang coagulé et d’urine jaune-orangée. Le lendemain, ils s’étaient précipités à la clinique, mais il était trop tard, le foetus n’était plus là. « Vous vivez une situation stressante, madame. Cela arrive plus souvent qu’on ne le croit. Il y a l’âge aussi.» Ils étaient rentrés, avec quelque chose en moins. Même dans son coma, il avait réussi à lui arracher le peu qu’elle avait réussi à avoir. Elle le haïssait, elle haïssait cet homme et surtout ce qu’il représentait, tout ce passé qu’elle avait fuit, mais qui vivait toujours en elle, sur elle, au plus profond de sa chair, agrippé à son code génétique, dans la chair de son utérus.
Un médecin entra dans la chambre. Matias était arrivé quelques minutes plus tôt, il lui tint la main lors de l’entretient. Sa main chaude, douce, blanche, si petite et si agile, pleine de vie et d’espoir. Au début, elle avait appris à craindre cette main, à redouter ce qu’elle pouvait faire, à ce que ça pouvait coûter de s’y abandonner. Mais, il avait toujours été tendre au lit. Les premières nuits, ils ne s’étaient tenu qu’aux préliminaires. Elle ne se sentait pas prête à lui montrer ce corps qu’elle avait encore du mal à supporter. À chaque fois qu’elle se mettait devant son reflet, sa vue s’embrouillait. Elle ne voyait qu’un corps plissé, vieux et défait par le temps. Au fond, elle ne s’en plaignait pas, il y avait Matias. Bien sûr, il avait l’âge d’être son fils. Oui, souvent elle sentait le regard étonné des gens alors qu’il la tenait par la taille et l’embrassait. Parfois, elle percevait son gêne alors qu’on lui faisait des compliments sur sa mère. Elle ne disait rien. Elle souriait, cachant cette détresse qui faisait trembler ses mains arthritiques, ses mains de vieille femme.
Elle fixa longuement le corps alité, écoutant d’une oreille distraite ce que disait le médecin. Il parlait de lien de parenté, de famille, du père qui était entrain de s’éteindre. Il s’inquiétait du fait que la fille ne dise pas un mot. « Elle est troublée, docteur. » Le médecin accepta la réponse, il avait de l’expérience avec ces familles atypiques. Il notait bien la différence d’âge, mais il était chirurgien, pas psychologue. Il s’en alla, laissant la vieille femme attaché à sa chaise et à son silence. Matias toussait parfois, pour espacer les longs silences, mais il n’était pas de nature bavarde. C’était ce qu’elle appréciait le plus chez lui, ce respect qu’il avait pour la parole. Les gens de son âge n’avait aucune considération pour l’énergie que l’on perd à force de parler pour ne rien dire.
Après quelques heures, il dégagea sa main et s’en alla, il lui dit qu’il reviendrait. C’était devenu une habitude, il partait comme ça, sans rien dire d’autre, sans donner d’explication sur ses déplacements nocturnes. Il disparaissait dans la nuit, avec ce visage illuminé par quelque chose d’autre, d’un corps qu’elle ne pouvait pas remplacé. Ce n’était pas qu’elle approuvait, mais elle l’aimait plus qu’il ne le pouvait. Il acceptait de rester auprès d’elle le jour à un certain prix, mais la nuit, son corps d’enfant appelait à être reçu et à se reproduire. Elle, elle ne pouvait pas combler ce besoin, ce devoir qu’on exigeait d’elle en tant que femme apte à se reproduire.
La nuit, alors que Matias était dehors, elle, elle se retrouvait avec ce corps déréglé par le passé. Ce corps qui ne suivait plus, qui vieillissait trop vite, qui se refroidissait alors qu’elle sentait encore son coeur battre. Étrangement, cette nuit, elle caressait d’autres scènes, d’autres mains, moins immenses, squelettiques, plus froides que dans ses souvenirs, presque innocentes. Elle y avait pensé pendant toute la journée et les autres jours aussi. Elle croyait même y avoir penser quand on l’avait rejoint au téléphone pour lui dire que son père avait eu un accident. Elle avait projeté cette scène dans sa tête des centaines de fois. Elle se leva pour refermer la porte. D’un pas chancelant, elle s’était approché du corps froid. Elle sentait quelque chose au fond d’elle, un regret, peut-être. Elle pensa à ce que dirait Matias en la retrouvant ainsi, toute nue, chevauchant cette moitié de cadavre, les mains autour du cou, serrant, serrant fort. Elle le voyait déjà, à son arrivée, le visage plissé, scandalisé par la vieille femme, celle qui payait pour recevoir un peu d’attention parce qu’il n’y avait personne d’autre. Celle qui payait pour qu’on lui fasse un enfant avec lequel elle pourrait se sauver, effacer sa propre enfance. Il en trouverait une autre, il y en avait tant dans cette ville, dans ce bordel de gratte-ciels, dans cette immense ville où les vieilles femmes sont seules, avec leurs secrets, attendant un enfant.
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