22.3.09

La petite mort

à Frank, Calgary, juillet 08

Il y a ce grand espace blanc qui vous serre contre sa poitrine de conifères et d’érables. Là-bas, vous vous retrouvez au cœur du vide et de la vie. Vous pouvez sentir par petit coups, un sentiment d’étrangeté vis-à-vis ce monde qui vous est totalement inconnue. Vous n’êtes plus vraiment de ce monde, en quelque sorte. Vous êtes mort. Vous êtes seul et mort. Qui peut prétendre vivre autrement qu’ainsi, dans cette éternelle position de l’attente de sa propre petite mort. Le plus inquiétant, c’est de n’être mort pour rien. Adieu, l’héroïsme ou le romantisme entourant le fait de mourir. Vous n’avez jamais été héroïque ou romantique d’ailleurs, vous avez passé votre vie à fuir tout ce qui s’y rapprochait. Mais vous n’êtes pas inquiet. Vous êtes juste vieux. Vous êtes comme ces produits périmés qu’on jette sous terre. Personne ne voit les vers et l’odeur putride de la décomposition. Personne ne voit la pomme ou la banane qui se fait manger de l’intérieur. Personne ne voit non plus le reste des aïeuls qui refroidit sous un mètre de terre, juste à côté. Voilà ce que vous êtes, une carcasse qui refroidit. On vous jettera sous terre vous aussi et personne ne devra plus supporter la vue défaillante de ces deux globes oculaires. 

Mais vous, plus vous y pensez, plus vous vous convainquez qu’ils vont venir. Quelqu'un viendra vous saluer, dire un dernier mot. Vous les attendez, là, au centre du vide. Dans ce grand espace où rien n’éclôt, rien ne brille depuis que l’hiver s’est transformé en cette dernière image que votre rétine gardera en mémoire. Vous qui êtiez un fils du soleil, vous qui étiez l’été et la saison chaude des nuits au bord de la plage des années 70 avec Camille. Vous, jeune, le soleil comme seul repère, qui rêviez d'aventures extraordinaires. Vous n'êtes plus que cette dernière ombre. Vous avez fait votre temps, et les hommes, comme les années, passent, s'oublient. Vous n’avez plus rien maintenant et ne rien avoir dans ce monde signifie que vous n’êtes rien. Vous rêviez d’un chez vous. Mais, où était ce chez vous? Vous n’êtiez chez vous nulle part, pas même dans cette cuisine, au milieu de Camille et des enfants. Alors vous veniez attendre ici, là où personne ne vient jamais. Vous vous accrochiez à ces visages fantômes, à ces cris muets, à ces absences, à ceux qu'on oublie parce qu'ils sont sous terre. 

Vous pouvez continuer à attendre pendant des heures, vous ne sentez plus le froid comme autrefois après tout. Vous n’êtes plus ce rire éclatant, cette assurance que la vie est devant soi. Vous n’êtes qu’un amas de chairs sur ce bois dur. 

Le passée enlaidie les gens, il les rend vieux avant l’âge-et vous n’y étiez pas insensible vous non plus. Votre visage creux et jaune évoquait la maladie; la vieillesse. Vous, seul et seul. Vous au coeur des arbres et de la neige. La nature vous avait converti à ses grognements sourds, vous ne répondiez plus que par des « oui » ou « non » qui ne voulaient rien dire au fond. Vous ne vous plaignez pas ici, c’est toujours préférable à la misère qu’il y avait là-bas, dans les égouts du monde civilisé, ces hospices pour sans-abris, pour junkies et déséquilibrés mentaux que vous fréquentiez après qu'on eut tout repris, même les enfants. En aviez-vous? Vous ne savez plus, peut-être qu'ils n'ont jamais existé. Comme tout le reste, toute votre vie à servir pour votre nation. La nation vous a remercié, elle vous a donné une bouteille et des verres à la place du fusil et des grenades. Votre corps, blessé, ne s'en est jamais remis. La nuit, il tremblait, d'ennui et de peur. Une peur incroyablement charnel, qui se ramassait au fond de vos poings silencieux qui frappaient et frappaient, sans jamais trouver la bonne victime. On vous a condamné à l'exil, la fuite de votre corps vieillissant, lâche et saoul. On vous a arraché à cette vie, à cette mort dans la famille et l'amour.

Pour fuir, vous veniez toujours ici, le front blanc, les yeux mouillés par tant de beauté gâchée-cette immolation des corps vieillissants et pourrissants, partout autour de vous. Vous preniez une place, vous creusiez votre tombe en quelque sorte. Vous marchiez, le pas lourd, avec de la ferraille au ventre. Vous pensiez à ce qu’il y avait derrière cette espace, à cette dernière rencontre qui vous attendait. À cette ultime face à face avec votre peau de pomme mangée par des vers.  Vous y voilà maintenant. 

Vous observez cette scène de l’intérieur des deux petits trous sans vie qu’on observe sur votre visage blanc. Vous vous voyez, dans cet étendue désert où les hommes viennent mourir. Vous souffrez au milieu de ce même désert. Là, à attendre. Là, inconfortable sur cette planche de bois. Vous êtes glacé. Il est midi, le soleil. Vous êtes mort, seul. Il est midi, les clochers. Il est midi, on referme le cercueil. 

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