
(c)Yan Beauson
Attachement.
S'il est très important pour moi de me sentir utile à quelqu'un, non seulement pour donner un sens à mon existence, mais également pour que ce sens prenne forme, la société rend l'attachement illusoire . Quand on approuve mes sentiments alors je sais que j'en ai. Je ne trouve aucune manière de dire que j'aime une personne qu'en l'aimant réellement. Toutefois, aujourd'hui, tout est dans l'utilitaire. Les relations qu'on entretient avec les autres ne sont que par commodité, pour le service et l'assurance qu'ils nous offrent.
En ce sens, partout, je ne trouve que l'absence d'attachement. L'amitié n'est que de la camaraderie dans bien des situations. Il en est de même pour l'amour, qui n'est qu'une sorte amitié érotisée et romantique.
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Retour sur cette notion d'attachement. Je me rend compte qu'on s'attache aux gens sans vraiment savoir comment ni pourquoi. Un jour, on ressent le besoin de les voir. L'autre, on n'y pense pas, on est avec soi, seul, dans la douleur. Existe-t-il une solitude qui ne naît pas avec la souffrance? Être avec l'autre, qu'est-ce que ça veut dire dans le fond? Où naît le besoin des autres? La peur du silence? Et puis, comment est-ce qu'on peut réellement vivre sans être seul?
Tout à l'heure, en rentrant par le métro, je regardais les gens assis, confondus entre eux-même, ici un homme feuilletant le journal, là-bas une femme le front caché par le dernier Ken Follet. Tous existent, ou semblent exister, sans vraiment comprendre la présence de l'autre. Pourquoi? Mais surtout, comment?
Il me semble impossible qu'un jour j'arrive à communiquer entièrement avec une autre personne, à lui faire entendre ce que je suis dans mon tout et non partiellement, dans l'écriture ou dans mes paroles. Il y aura toujours un décalage entre ce qu'il perçoit de moi, ce qu'il comprend de ce qu'il perçoit et ce qu'il ne veut pas percevoir, cette réalité qu'il ne peut admettre. De même, jamais je ne pourrai entièrement comprendre Uguay ou Saint-Denys Garneau par le seul pouvoir de leur Journal, Camus par L'Étranger ou Le Mythe de Sisyphe, etc.
Je me demande alors ce que les gens perçoivent de moi et comment expliquer le peu qui nous unis? En réalité, suis-je vraiment attaché à quelque chose ou à quelqu'un? D'une certaine manière, la littérature remplit cette fonction: je m'attache à des phrases, à certains dialogues, à quelques vers, à une réflexion ou un questionnement, à des personnages, à leur caractère et peut-être à leurs actions, leur courage et leur faiblesse. D'autre part, la littérature reste littérature et deviendra jamais une personne avec qui j'irai prendre un café ou avec qui je pourrai discuter. Toutefois, à cela je dois avouer qu'il existe une certaine forme de dialogue entre le lecteur et la lecture qu'il fait, mais celui-ci demeure unilatérale. Parfois l'un est le spectateur, qui écoute et analyse, et d'autres fois, il est l'acteur, qui fait l'action ou pose une question. Ainsi, un livre peut agir dans la vie d'une personne. Il peut être le moteur d'une réflexion, d'une remise en question. Inversement, le livre peut répondre à une conviction ou une attente, peut devenir un confident des doutes, être à l'écoute d'une action, d'une impulsion, d'une attente chez le lecteur. La lecture est souvent cela pour moi. L'écriture, occupe sensiblement les mêmes pôles de questionnements et d'actions, de forces en mouvement et de réceptacle de ces mêmes forces, énergies. En cela, je me sens une attache, mais en dehors? Rien que la déception, le vide, l'absence.
Une amie m'a récemment proposée d'aller à la rencontre des « miens », des gens qui partagent le même besoin, les mêmes questions, le même doute. Évidement, je ne crois pas que cela marchera. D'une façon, j'ai peur de me retrouver devant un nouveau mur. D'être enfermé, contre mon grès, dans l'étrangeté, être celui qui est différent. Déjà, j'ai ce rôle tout en ne l'acceptant qu'à moitié, en me disant que je ne dois pas être seul. Qu'il y en a d'autres, des gens qui pensent comme moi, aux mêmes passions. La réalité est peut-être que non, personne ne sera moi à ma place ou avec moi. Je vivrai toujours dans une sorte de vie décalée, une réalité où je ne suis pas à ma place ou le silence que j'offre ne suffit pas, n'explique rien. Je vivrai toujours avec cette honte de moi, de ce que je suis au fond.
Les gens que je connais ne s'attachent pas à cette personne mais à son double, à un autre moi. Un moi qui aime rire, qui lit et écrit, un moi intellectuel, un moi artiste, sensible, mais jamais à ce que je suis en réalité, moi. Ils ne peuvent m'accepter que dans ces rôles, dans ceux qu'ils m'ont donnés en fait. Ils s'attachent qu'à la part de lumière que je veux bien leur offrir et qu'ils veulent bien prendre. Ils ne veulent pas sonder ou accepter cette part d'ombre, cette détresse, ce désespoir qui me fait car au bout du compte, ils s'en fichent. Ils ont leur propre problèmes à régler, leurs propres déceptions à vivre, ils n'ont pas à vivre les miens en plus.