
Après des semaines à chercher quoi lire et (surtout) quand le lire , j'ai débuté Forêts de Mouawad et le fameux American Psycho de Bret Easton Ellis. Depuis la prestation de Scorched(cf: Incendies) au théâtre du Centaur, je me suis intéressé au théâtre de Mouawad. Je trouve intéressant l'insertion de la tragédie grecque sur un fond contemporain.
Critiques à venir donc. Pour l'heure, en voici une sur le Journal d'Hector de Saint-Denys Garneau.
Nota bene: L'utilisation du mot « critique » est à titre utilitaire seulement. Il s'agit en fait que d'un retour sur l'oeuvre de l'artiste, la critique étant, selon moi, une manière de détruire une oeuvre.
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Journal, Saint-Denys Garneau
Le poète
L'artiste qu'il est et la précarité de sa vie en a fait un mythe. L'intérêt de Garneau reste dans la perfection peaufinée du style dans Regards et jeux de l'espace. Je dis parfait pour ne pas dire extraordinaire. La simplicité des vers rend perplexe, presque angoissé devant la pauvreté du langage tant dans le poème que dans la prose. Il ne se détourne pas du message quand il dit « Mes enfants vous dansez mal/Il faut dire qu'il est difficile de danser ici/Dans ce manque d'air/Ici sans espace qui est toute la danse. » Toujours dans l'empressement de l'action, du ici et maintenant. Il est dans l'homme et non dans une projection qu'il se fait de l'homme. Encore, « C'est un drôle d'enfant/C'est un oiseau », un portrait sans aucune ouverture. Il coupe dans l'inutile, le supplément et ne garde que l'os, l'essentiel. Il part dans un « lent voyage », prenant le temps d'esquisser chaque lumière, chaque forme. Il ne rapporte pas les visions qu'il a de ce « long pays », il les vit dans l'écriture de chaque mot.
Cette aventure, il le poursuit dans ses cahiers qu'il a tenus pendant cinq années. Le vent dans ses voiles est une souffrance qu'il ne sait taire, qu'il ne peut qu'emprisonner qu'un temps dans cette effarement d'un monde qui le rejette. Ce monde, pourtant, il ne cesse de vouloir s'en emparer. Sa faiblesse fût sa naïveté religieuse. Il remet tout à Dieu, son avenir littéraire comme son humanité. Cette hargne qu'il a envers « ces gens [qui] sont cruels jusqu'à la férocité, parfois inconsciemment parce que leur manque de sensibilité et leur esprit égoïste et obtus les empêchent de voir et d'imaginer ce qu'ils font souffrir », cette hargne il la remplace (ou la transforme) en une sorte de dogme religieux. Il donne à Dieu la part d'humanité qu'il enlève à la société qui l'a rejeté. Cependant, ce rejet de la société, il le vit également devant Dieu. Ces journées à la messe qui alourdissent son esprit, « ces prières qui n'ont en [lui] aucune résonance d'imagination », il en fait presque un devoir pour valider son expérience poétique. En d'autres termes, il lui faut être un bon chrétien pour être un bon poète.
Le bon chrétien
Toutefois, Garneau délimite très bien le poème de la prose. Dédoublé, il renonce bien vite dans ses derniers poèmes à cacher cette souffrance qui l'accapare. Il nous parle de cette marche à côté d'une «joie qui n'est pas à [lui] » dans la conclusion de son recueil et demande en même temps qu'on purifie son regard pour voir, non le mal, mais « plus loin que lui ». Cette crainte du « mal » est bien présente dans sa vie comme dans ses oeuvres. Il écrira d'ailleurs le 5 février 1935 une note à ce sujet:
«Bien et malJe suis épouvanté du mal. Certes, je ne comprends pas l'horreur du mal en soi; certes, je ne suis pas dépouillé de penchants vers le mal; et je suis tout perclus de faiblesses. Mais ce que je comprends, que je vois, c'est l'épouvante du mal dans le choix. Qu'il n'y a pas tel mal plus ou moins grand que tel autre, mais le mal, et que faire le mal, c'est, parce qu'acte de l'esprit, un acte irrévocable, rien de partiel, mais un refus total de Dieu, une consciente rébellion, une acceptation totale de l'orgueil et du mal tout entier, et du désespoir, jusqu'au fond, qui ne peut aboutir qu'à la folie.»
Dieu demeurera, tout au long de sa vie, la seule justification à la vie. Garneau désire être en Dieu, il n'envisage pas possible l'existence en dehors de Celui-ci. L'écriture même est un acte qui se fait au détriment de sa vocation religieuse, il en souffrira longtemps (ce qui le poussera probablement à renier Regards et jeux de l'espace).
L'artiste
On ne peut parler du Journal et de Saint-Denys Garneau sans souligner l'importance qu'il accorde aux arts classiques. La peinture et la musique sont analysées à juste titre que la littérature. Ce qui est remarquable chez Garneau, c'est sans doute cette faculté à pouvoir traduire les couleurs, les sons, les mots à l'aide de descriptions poétiques. Dans l'écoute de la Symphonie n40 de Mozart, il décrit la « perfection de l'équilibre et l'harmonie qui fait que Mozart ne vieillit pas d'un jour (...) cette profonde plénitude et cette rigueur », avant de demander si «Beethoven fût-il jamais si rigoureux?» Peintre à l'occasion, il se questionne également sur les plusieurs aspects de l'art des peintres de son époque. Dans ses critiques, Garneau tranche à la manière d'une lame fine, chaque partie d'une oeuvre pour en sortir l'essentiel. Est-ce là le secret de sa réussite? Quoiqu'il en soit, il ne séparera jamais les mots de la musique ou de la peinture.
La suicide
Hier, je disais que la passion d'un homme le conduisait souvent à sa mort prématurée. Il en est de même pour Garneau. Même si les circonstances de sa mort demeurent encore à ce jour nébuleux, il est à mon avis clair que si Garneau avait survécu un an de plus, il n'aurait jamais repris l'écriture poétique. Sa mort physique est un prétexte à sa mort littéraire. L'arbre Garneau avait donné ses fruits et la société (ou Dieu) s'était occupée de sa sève. Dans la préface, Wilfrid Lemoine, compose avec ce que plusieurs ont qualifié « d'état pathologique » en le rapprochant au « spleen » baudelairien, plus adapté à la souffrance de Garneau qu'à l'utilisation « d'un mot froidement clinique: dépression ». Peut importe donc la source de l'hypersensibilité de Garneau, de cette recherche vers l'absolu, le vrai, le divin, au bout du compte « qu'est-ce que ça peut bien faire? » L'homme fût. Seul cela nous importe.
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