Je retrouve le néant de mes bras qui ne connaissent que les étreintes du vide, de mes jambes qui n’ont jamais su comment me porter et de mon coeur qui a oublié comment s'éteindre. Il y a les couleurs que j’ai longtemps regretté. Il y a aussi cette fenêtre: elle donne sur les lentes plaintes d’un arbre, elle m’obsède. Parfois je m’y reflète. J'y perçois alors mon reflet, le doute, la disparition.
J’ai connu le silence matinal, la brûlure du soleil et j’ai regretté la mer d’un été. N’y-a-t-il pas, dans cette existence se consumant comme une fleur trop longtemps au soleil, comme une voix brisé par le chagrin - et comment, oui, comment, est-ce que cette brisure s’est rendu jusqu’à là?-, comme un vieillard abandonné devant un fleuve bruyant; n'y-a-t-il pas une personne qui ne me comprenne? Je guérirais alors de tout ceci, de cette vision: j’ai l’hypnotique vision de mes os traversant mon reflet, la vitre, et s’écrasant au sol. J’ai la terrible naissance, la naissance violente, du sentiment que le monde ne soit qu'une vitre dans laquelle je me reflète.
Il n’y a rien à regretter de ce temps où tout est défaite. La morale est défaite. La religion est défaite. La science est défaite. L’art est une double défaite. Et l’homme? Il n’est rien. Il est pathétique. À toujours courir à gauche et à droite, à chercher son ombre, une ombre! Je suis cet homme terrifié qui n’aura jamais droit de vie, simplement le droit de mourir.
Le vent. C’est la branche contre la vitre. Mon reflet est difforme maintenant et il s’éloigne à mesure que je recule. Le vent n’est-il pas cette branche qui cogne et cogne et cogne. Le vent n’est-il pas cette invisible force sur laquelle j'atterrirais si jamais je sautais, me lançais d’un bond bruyant et éclatant (la vitre se brisant)? Je serais alors sauf. Je serais une révolution, un dernier « oui » pour vivre, le refus de la mort intellectuel, le refus de ce désir d’être comme eux et en même temps si différent. Ce que je considère comme ma différence est peut-être l’éphémère sentiment que je ne suis pas si différent au fond. Le doute est qu’au fond je suis uniquement le reflet de leurs désirs, de leurs obsessions, de leurs peurs et, aussi, de leurs dégoûts. Je suis dégoûts et doutes.
Et alors, ce reflet? Je met tant de fois en scène ma propre mort que de la voir sur moi, sur ce reflet, sur cette vitre m’es totalement indifférent. Pour ressentir quelque chose, j’ai maintenant besoin d’une chanson, des mots et des notes d’un autre. Ma prison est donc de vivre à travers les autres. De n’être, au fond, qu’une pâle imitation de leurs plus fragiles et invisibles douleurs.