20.9.10

La chose


J'ai fait ce rêve étrange. Mon corps était habité par une créature (un être?, je ne saurais dire) qui contrôlait mes pensées. Ainsi, la peur n'était pas reliée au fait d'être habité par elle, mais du fait que je n'avais jamais eu, jusqu'alors, de pensées qui me soit propre. Plus j'essayais de penser et plus j'avais la conviction que chacune de mes pensées était en réalité celle de cette créature. Elle m'avait sous son contrôle et je ne pouvais rien y faire. Elle se moquait bien de le malaise que j'avais parfois face aux regards des autres. Au contraire, elle s'amusait à en rire, à rire de moi comme des autres. Ces pensées qui me font souffrir, sont-elle de moi? C'est la question que je me suis posée. Suis-je réellement l'homme que je crois être ou ai-je toujours été un étranger? Au fond, ma conviction est la suivante: se connaître revient à revendiquer l'ignorance qu'on a -et qu'on aura toujours- de nous-mêmes. Nous ne nous connaîtrons jamais réellement. Tout ce que l'on croit être n'est en fait que les balbutiements grotesques de notre esprit. Dire que je suis de nature « timide » ne veut pas dire que je « suis » timide. La seule et unique certitude que j'ai maintenant, à l'instant, c'est que tout ce que je viens de gribouiller ici , avec une certaine hâte, est en réalité les pensées d'un autre que moi.

Je crois que mes pensées sont modelées par un autre (ou les autres). Je pense avec les mots que je connais d'eux. Avec les images qu'on m'a montrée. Avec les désirs et les pulsions que la société me demandent de ressentir. Le seul moment où nous sommes réellement nous-mêmes, c'est devant une oeuvre. Lire, par exemple, me permet d'identifier, sans le savoir, ce que je suis à travers des personnages. Tout artiste sait ceci: l'art est une expression de soi. Le véritable but d'une oeuvre est d'exprimer. Camus parlait d'une « dialogue », mais je ne soutiens plus cette idée. Le dialogue implique une nécessité, celle du destinataire, la notion d'un « autre ». Selon moi, exprimer convient mieux au rôle d'une oeuvre. Cela n'implique pas un message X pour une personne Y. Une oeuvre n'a à parler à qui que ce soit. Une oeuvre est son seul destinataire. Une oeuvre n'est pas un produit politique, une étude sociologique ou autre chose. Une oeuvre c'est avant tout l'expression d'un être, de l'être. C'est pourquoi il rejoint autant de monde. L'artiste n'expose pas un dialogue, il exprime une partie de soi.

Nous sommes au plus profond de nous-mêmes vides. Nous n'avons jamais réellement pensé par nous-mêmes. Devant l'art, nous nous soumettons à l'expression d'un autre et c'est à cela que nous réagissons, soit avec admiration, soit avec une terrible répulsion. Nous pouvons alors dire que nous vivons réellement quelque chose, sans pouvoir le nommer. Nous nous sentons soudainement moins seul. Nous éprouvons le (les) sentiment(s) de l'artiste. C'est ce sentiment que je me dois de recréer dans mes écrits, cette expression. Abandonner cette créature qui vit en moi, oublier ce qu'on m'enseigne, ce qu'on m'a déjà appris. Oublier les mots, surtout -parce qu'ils sont dangereux. Oublier les images. Oublier les battements du coeur. Faire un avec moi-même et, par la suite, dire. Dire avec mes mots. Dire avec mes images. Dire avec mes battements du coeur.