Si je pouvais, je brûlerai la lune pour elle, et la fumée bleu et acier, coulerait sur son visage, son cou, sur sa poitrine et ses bras, elle danserait dans cette nuit magique. Il y a ses yeux, gonflés d'écumes, sa bouche qui, quand elle rit, émet le bruit d'une cascade, du cristal -mon coeur s'arrête et l'observe pendant ces minutes que je voudrais être des années. Je ne me rappelle pas de nos premiers mots, mais je me souviens par contre que c'était devant un Van Dongen. Déjà, je présentais le drame, car sa beauté féline -son déhanchement rappelle un chat, ou encore la mer- m'a éblouie, m'a émue avec une facilité déconcertante. Aveugle, j'aurai su reconnaître en elle cette grâce qu'ont les étoiles fragiles, qui brûlent et éclatent sur notre monde avec le bruit des comètes. Elle me salua, ce jour-là, avec un accent qui sentait les steppes orientales et j'entendis les loups qui hurlaient dans les syllabes de son nom. Nous avons parlé, évidement, de sa ressemblance avec Edie Sedgwick. Je lui ai dis que je voulais en faire ma muse, prendre sa beauté et la filmé avec des mots, des poèmes, des bruissements lumineux et terribles, comme ceux des étoiles qui tombent. Elle m'a dit qu'elle ne vivrait pas longtemps. J'avais à peine vingt ans, et elle, seize. Elle me dit: Je ne passerai pas la trentaine. Oui, c'était un papillon qui ne vivrait que l'été de sa vie, sa jeunesse liliale. Je savais aussi que sa vie, sa beauté, s'éclipserait. Oh, bien sûr, j'aurai pu prendre tout ceci pour de l'amour, mais je choisi que c'était aussi une forme d'art qu'on exprimait, avec nos corps et nos regards, nos bouches qui ne se touchaient pas, mais nos âmes qui valsaient l'une sur l'autre, l'une dans l'autre. Je ne voulais pas retomber dans la névrose du romantisme (si présent dans notre époque), de ce besoin de voir une personne devenir notre propriété. Comme un oiseau, je voulais la laisser libre, et, avec émerveillement et curiosité, voir son vol.
Voilà que je la revois, encore, le jour et le soir. Nous avons mangé dans un café, elle m'a fait goûté des espanadas, je lui ai parlé de mes vacances, de New Jersey et de la mer. Nous avons ris quand je l'ai prise en photo avec un Kodka jetable. Sur les photos, c'est cela: un rire, une grimace, l'éclat de son regard, sa jeunesse teinté, illuminé, son corps qui déambule dans une rue bondée de Montréal. Ce soir, je la retrouve, au son des trompettes et saxophones du Festival de Jazz. Dans les rues, on sifflerait quelque chose, un air de Miles Davis peut-être. Elle lancera une réplique de Factory Girl et moi, je lui dirais: -Voulez-vous jouer dans un de mes livres? -Que devrais-je faire dans un de vos livres? -Seulement être vous même. Elle me répondra: -Et bien, laquelle? ....
***
Mais au fond, être déçu, toujours, des êtres, de leur égoïsme et de leurs mensonges. Je voudrais mourir, comme le Loup de Vigny, dans le silence et l'amertume, mes yeux jaunes se refermant sur la fumée du canon pointé sur ma tête. Je ne veux plus rien, en ce moment. Plus que le sentiment d'être vide et vidé, d'être inutile pour tous. Alors pour trouver le sommeil, j'avale des somnifères et des litres d'alcool. Je sens mon squelette et la douleur de vivre.
Silence.
Le Loup se meurt.