Il ne pleut pas, mais les nuages se sont amoncelés au-dessus de nos têtes pour devenir cette immense voile d’acier où les rayons de lumière perlent-mais on a le temps, on a le temps d’y croire, du temps pour démontrer combien les hommes sont peu de chose en fait, du temps avant l’averse, le torrent.
Nos têtes sont comme des épingles accrochés à ces rues, à ces immeubles, à ces parcs et à leurs arbres, leurs fleurs et leurs ombres, un carré de sable aussi et des balançoires sur lesquelles, des cris d’enfant viennent s’étouffer. Il ne pleut pas, mais nous faisons comme si: un parapluie ici et là, dans une main ou dans une sacoche. On rajuste notre col, on nettoie d’une main une poussière ou une mouche qui se nargue de nos airs propres, nos airs de réussites, nos airs de bonheurs. Partout, ce débat, la vie qui se défait:
Au coin d’une rue, une femme tient en laisse un chien, elle porte une jupe qui laisse dépasser deux jambes à la peau clair, qui appelle le regard, l’envie, le désir. Plus haut, elle porte un chemisier qui moule son torse droit et fier, et un collier d’or qui descend son cou et se perd dans l’ouverture de son chemisier; sur son visage, elle porte encore sa jeunesse, le rêve. Plus on l’habille de notre regard, plus elle semble faire irradié une tristesse, une grande tristesse, celle qu’on voit dans l’oeil d’un homme condamné, qui marche vers une mort certaine. C’est peut-être ces nuages qui remplissent ses yeux de tant d’inquiétudes, c’est peut-être aussi cet homme qui lui prend brutalement la main et la tire comme elle tire son chien. Elle semble s’effacer derrière cette main qui doit être froide, dur, distant comme le reste du corps de cet homme.
Il porte comme un peu de sa propre douleur, de sa propre colère, et peut-être aussi de sa propre défaite, l’amour. Oui, quel couple! Il aime le corps, c’est sûr, mais aime-t-il vraiment ce visage triste, cette blondeur dans sa chevelure qui la rend presque aussitôt une fantasie, un luxe. Peut-être que cette rudesse avec laquelle il l’a tiré à lui, peut-être qu’au fond, c’est sa manière à lui de la protéger, de la préserver, de l’aimer. Sa main, tantôt dure et froide, se ramollit, il doute un moment, radoucie son mouvement, il voudrait lui dire qu’il n’approuve pas ce chemisier, ce collier aussi, cette jupe, elle attire le regard, l’envie, le désir. Bien sûr, il y aussi un peu de fierté, dans tout ça, dans le fait de l’amener avec lui, de lui prendre la main, de montrer à tous ces hommes qui d’un rapide coup d’oeil l’examinent, puis renoncent en voyant la main, l’homme à ses côtés. Un peu de fierté à la voir si radieuse, si lumineuse, seule, dans cette ruelle. C’est vrai, la fierté, qu’il doit se dire en l’embrassant avec passion, une réelle passion pour elle, mais aussi pour lui-même.
Elle humecte ses lèvres, rajuste sa jupe et tire un coup sur la laisse. Elle rit nerveusement, aussi. C’est que ce baiser, elle ne s’y attendait pas, il l’a quand même tirée avec une certaine brusquerie, elle a senti aussi que c’était des mots qu’il ne pouvait pas dire. Il ne pouvait tout simplement pas dire ces mots là, dans cette rue, il était si fière, si arrogant aussi. Elle senti, comme une vague, cette tristesse latente, qu’elle avait au fond des yeux, elle la senti monter en elle et elle ne put s’empêcher de l’embrasser à nouveau, oublier. Elle était ici pour oublier combien tout ce qu’il voyait en elle, c’était ce corps, ces regards qu’elle attirait. Elle l’embrassa puis, ils s’arrêtèrent devant une de ces voitures de luxe, cet Audi où d’autres passants s’arrêtent, échangent et repartent. Comme eux, ils reprennent leur chemin; et comme une fumée qui serpentine dans le ciel, ils laissèrent une traînée de leur existence dans cette rue, dans cette ville pour ne devenir qu’un moment, un sentiment, une contradiction.
Voilà une famille qui bifurque du parc; le père guide les deux enfants d’un geste tendre, en leur prenant la main ou encore en offrant un conseil sur la prochaine rue qu’ils devaient emprunter. La mère, dans son sillage, pousse un carosse avec ce qui semble être un bébé, elle a, au niveau du front, des rides que la maternité a creusée. Elle avait dit que c’était le dernier, que trois c’était assez, mais, au fond, elle se doutait qu’il en voulait un autre, c’était sa façon à lui de concevoir une famille, d’avoir un « sentiment paternel », d’être un « père ». Il l’engrossait et elle devait se débrouiller pour ne pas craquer, pour ne pas céder à la panique (à cette panique qu’on peut comprendre au fond, qu’on peut très bien imaginer en voyant la manière dont le père, naïf, insouciant, se préoccupe des airs qu’il a, des apparences de « père »). Craquer, c’était de ne pas avoir cet air enjoué, cette présence, malgré l’épuisement, la fatigue, l’attente. Craquer, c’était de ne pas faire preuve de plus d’engouement à cette sortie familiale, c’était de ne pas rire, de ne pas former avec sa bouche pâteuse car elle avait soif (soif de vivre, soif de cette jeunesse qu’elle avait maintenant derrière elle, soif de cette liberté, soif de voir le monde - n’avait-elle pas eu, à la même âge que le couple qui venait de passer, cette idée que le monde était à elle, qu’elle pouvait faire ce qu’elle voulait?). Craquer, craquer. C’était possible, oui, elle pouvait faire comme si tout cela avait encore du sens, cette vie de famille.
Le père attire le jeune garçon près de l’automobile, l’Audi, il lui montre le système de son qu’on peut apercevoir de la vitre de derrière, il lui dit que c’était pour s’offrir ça qu’il travaillait autant. Le garçon semble comprendre, regarde avec curiosité et amusement cette voiture qui n’arrête pas de faire tourner les yeux. Le père continue son monologue tout en jetant un coup d’oeil à sa fille, à son rire aiguë alors qu’elle tourne autour de sa mère. Pendant un moment, il perd le fil de sa pensée, il se rappelle lui-même, il y a bien longtemps, avec son propre père et sa mère, traversant une rue, en famille, l’été, heureux. Qu’était, se demanda-t-il en remettant son garçon au sol, le bonheur sinon ces images qui nous habitent? Il faisait plus beau ce jour-là, il y avait moins de nuage au-dessus de leur tête, il y avait aussi plus de joie dans les yeux de sa mère qu’il y en a dans ceux de sa femme. Ne comprenait-elle pas l’importance de ces moments, ces activités familiales, cette marche au coeur de la ville, près de la rivière? Elle lui avait dit que c’en était assez, qu’ils n’en auraient plus, des enfants. Elle lui avait dit non, pour la première fois depuis qu’ils avaient ce projet en tête, cette idée que faire des enfants les rapprocheraient. L’idée était venu d’elle-même, un jour ils en avaient discutés, ils s’étaient dits qu’il était temps, qu’à trente-ans, qu’avec le salaire qu’il faisait, oui, il était temps. Mais elle s’était éteint après le premier, elle avait commencé à dire des choses sur une prison, sur la vie familiale, sur tout ça qui l’empêchait de poursuivre sa carrière, de vivre à son compte, d’avoir sa vie. Il avait donc tout pris sur lui, il lui avait dit qu’elle pouvait quitter son travail, qu’il allait subvenir à tous leur besoin. Maintenant, ils en était là, à parcourir des distances à pied pour oublier combien ils s’éloignaient, s’éloignaient, s’éloignaient de la vie, de leur vie commune. Il eut un sursaut, il agita son bras, il avait senti la première goutte. Il attrapa le bras de la petite, puis ils descendirent la rue pour disparaître derrière un arbre; et comme une fumée dans le ciel, ils ne laissèrent qu’une bribe de cris, qu’un échange rapide sur cet automobile, qu’une absence.
Quelque part plus bas, deux ou trois hommes discutent autour d’une table. Dans leur yeux, on lit le tremblement que l’âge impose, que les années, comme un vent froid, déclenchent, cette vieillesse, cet âge! C’est ce qu’ils se disent en jetant du regard un peu de la nostalgie d’une jeunesse qui n’est plus à eux, qui n’est qu’un pâle fantôme qu’on aurait jeté dans le cadre d’un photographie, au coin de la conscience, derrière tout l’oubli que le temps amène, que le temps conseille car que vivre à leur âge sinon cela, l’oubli. L’un des vieillards se lève en sentant de nouvelles gouttes le faire frémir. Il salut ses comparses d’une poignée amicale, il les mesure ainsi, à cette poignée de main qu’ils échangent. Un à un, il les observe, les examine de haut en bas, interroge ces yeux vides, ces traits qui les défigurent, qui s’amassent année après année, mois après mois, jour après jour pour devenir une ride puis une autre puis finalement devenir une cassure, une cassure de l’âme, la solitude! Après toute ces années à courir, à construire, à détruire, à courir à nouveau, à reconstruire, à détruire encore encore, la vie, la vie humaine était devenu cette course qui ne mène nul part, qui les a conduit à se rencontrer ici, à ce banc, trois étrangers qui ne connaissent rien de l’autre si ce n’est la solitude, et la peur! Elle était dans chacun de leur geste, qui au fond pouvait être le dernier. Elle était venu un jour, sans doute à la mort d’un vieil ami ou de l’épouse. Au début, ce n’était que ce pressentiment, ce regret à propos de tout ce qu’on aurait voulu avoir vu, fait ou dit avec cette personne. Puis, elle s’était transformé en une marée qui remontait de temps à autre, couvrant tout, tenant dans sa griffe l’idée, cette idée que nous vivions. Non, non, non, à cet âge, surtout à cet âge, on meurt, on s’efface, on est vieux. Voilà ce qu’il comprenait dans cet échange, dans ce dernier mot avant de se retourner, et puis de marcher, de monter cette terrible côte qu’il fallait gravir pour à nouveau descendre le lendemain. Peut-être, peut-être, se dit le vieillard, que la mort, la mort allait tendre sa grande main pour refermer ses yeux cette nuit, peut-être qu’elle soufflerait entre les murs vides de sa chambre, grimperaient sur ses rideaux, derrière une commode, placerait sa langue fourchue entre ses dents et aspireraient cette douleur qu’il avait, qui le faisait boiter sous son poids, le poids du temps, le poids qu’est la vieillesse, la terrible vieillesse, longue, pénible, la terrible solitude; puis comme ces ombres grises dans le ciel, c’était peut-être l’orage qui s’annonçait, c’était peut-être cette première goutte, ou encore l’éclair qui zébra le ciel pendant un moment, le vieillard fit son choix. Le temps ne l’aurait pas, la mort ne l’aurait pas, la maladie ne l’aurait pas, la vie non plus. Il se jeta.
Un coup de moteur, et l’Audi qui démarrait dans un silence qui attira de nouveau l’attention des passants. Tous attendent, impatients, cette descente, l’acier reluisant de la carrosserie, le caoutchouc sans tache des pneus, la vitre opaque des fenêtres; c’était l’oeuvre humaine en marche, c’était l’humanité entière qui descendait cette côte. Le temps, s’arrêta pendant un moment, soudain une main appuya sur le klaxon avec rudesse. Les regards quittèrent l’automobile qui roulait de plus en plus vite pour s’arrêter sur cet homme qui se tenait debout au milieu de la rue. Puis un crissement de roue. Puis le corps déchiré. Tremblotant. Désarticulé. Puis, l’oeuvre humaine s’immobilisa. Le temps reprit son droit. On s’agita. On cria.
Les derniers cercles de fumée s’échappent toujours du moteur...
Quelque part dans cette ville, peut-être tout près, un père sourit en voyant sa femme rire et courir avec les enfants sous la pluie,
s'élèvent avec lenteur dans le ciel....
un couple se cache sous le feuillage d’un arbre, s’embrasse en se jurant l’éternité
gravitent, s’entortillent autour des hommes rassemblés...
un vieillard gît au sol, sa main tremble, ses poumons se vident, cette image, cette dernière image de la vie, ce voile d’acier.
0 discussion(s):
Enregistrer un commentaire