14.6.09

L'âge de l'innocence

Couverture d'album - Sébastien Schuller

« Où t'ai-je donc perdu, mon enfant? »

Il n'y a pas si longtemps, nous avons été heureux. Nous avions l'âge de l'innocence. Il y a ce premier Noël, ce nez qui coule alors que nous courons dans la neige. Cette neige qui brille comme milles soleils. Nous serrons dans nos bras ce grand espace blanc, nous l'embrassons de tout notre coeur. Dans un grand battement d'ailes, nos bras dessinent des anges au sol. Nous réinventons le monde avec notre sourire, notre large sourire où viennent mourir toutes ces images que nous fuyons. Ces souvenirs de la souffrance humaine, de la fragilité d'un corps: oui, nous connaissons le craquement des os. Maman pleure dans la chambre quand nous rentrons; elle sue des yeux. Notre petite lèvre supérieure se colle à sa joue gauche. Nous ouvrons nos petits bras couverts de neige, il y a une flaque au sol:

« Je t'aime. »

***

Oui, c'est vrai. Nous l'aimions. Nous étions véritablement aimant, nous donnions notre amour sans comprendre que dans ce pays, aimer est une souffrance. Dans ce pays, on nous apprend à mesurer notre amour.

***

Nous voilà, il y a des grandes personnes qui parlent autour de nous. Il y a des adultes qui nous disent que le monde ne se limite pas à nos châteaux de neige, à nos forteresses de soleils. Il y a plus. Dehors, il y a encore des corps défigurés, il y a encore des os qu'on brise. Nous avons peur de voir à nouveau la défaite de l'homme. Alors, nous nous retournons vers Dieu. Nous allons à l'église à tout les dimanche. Nous prenons la toge blanche. Nous sommes enfants de coeur.

***

Les Noëls passent comme des éclairs dans un ciel. Lumières. Bruits. Pluie. Nos yeux ruissellent, nous nous cachons sous les oreillers. Nous n'avons pas la toute nouvelle console, nous n'avons pas les vêtements à la mode, nous n'avons pas de chien. Nous comprenons qu'il n'y a pas de Père Noël. Nous comprenons que Maman n'est pas riche. On dit:

« Merci, Maman. »

Puis, nous sourions. Puis, nous mourons à l'intérieur. Nous n'avons pas. Alors, nous bâtissons des forteresses derrière nos yeux qui ne savent que couler. Nous abandonnons le soleil. Nous abandonnons Dieu. Nous passons des heures ennuyeuses à combattre le sommeil alors qu'ils nous gavent avec Sa chair et Son sang, nous sommes des cannibales.

***

Nous lisons les romans de La courte échelle. Nous avons aussi les Bob Moran, les Thorgal, les Arsène Lupin, les Tintin et les Astérix et Obélix. Puis, il y a eu aussi le Harry Potter. Nous sommes des agents secrets, des aventuriers mystiques, des détectives et reporters, des guerriers gaulois, des magiciens. Nous apprenons le pouvoir des mots. Voyager. Oublier. Quelques heures par jour, nous remontons la côte qui mène jusqu'à la bibliothèque du quartier.

***

Nous étions, peut-être, heureux. Nous l'avons toujours été, malgré ce que nous pensions alors. Oui, nous n'étions pas les plus grands ni les plus forts, nous étions pas très bon au ballon chasseur, nous n'avions pas de N64 ou encore de voiture pour aller faire les courses avec Maman, mais nous étions heureux.

***

Il y a des oiseaux dans notre bouche quand nous avons notre première bicyclette. Il y a des étoiles dans nos yeux quand nous allons à la plage pour la première fois. Il y a un souffle chaud depuis que nous nous sommes mis à espionner la fille des voisins par l'ouverture de la porte. Cette grande dame à la peau olive qui descendait les marches et qui nous souriait. Oh que oui, c'était cela l'amour. Un sourire. Un tremblement. Un nouvel éclair. C'est peut-être cela l'« esprit de Noël »?

Cette journée où sa famille nous invite à la plage, où pour la première fois je vois le corps d'une femme, ce corps tendu vers le soleil, point d'ancrage du sable et de la mer. Ce corps qui donne au monde une nouvelle teinte, un nouveau but. Il devient notre premier désir d'homme.

***

L'été suivant, nous partons vers notre première maison. C'est aussi l'année où nous avons compris que nous changions. Que nos « jeux d'enfant » étaient terminés. Que notre corps était maintenant trop petit pour ce qu'il lui restait à vivre. Que nous avions de l'argent, pas plus qu'avant, mais assez pour commencer à chercher le bonheur ailleurs. Pour tenter notre chance dans la grande loterie qu'était alors le rêve américain. Il y a Maman qui semble tellement fière, tellement heureuse de nous offrir enfin une grande chambre, un grand salon, une grande cuisine et une grande piscine. Elle a encore ses yeux humides quand nous refermons la porte. Elle a ce grand sourire. Elle est là, à nous dire que maintenant nous allons véritablement être heureux. Nous ne voulons pas détruire cette image parfaite qu'elle a. Cette photo qui marque sa réussite, son combat, sa persévérance. Nous sourions donc, nous disons merci. Cette nuit, c'est notre première peine d'amour.

***

Où t'ai-je donc perdu, mon enfant?

2 discussion(s):

Tristan R. Lemaure a dit…

Ttitre: Open Organ
Artiste: Sébastien Schuller
Album: Evenfall

Un autre album à avoir.

Petit Poucet rêveur a dit…

Je suis profondément touchée par ce texte que je viens de lire pour la deuxième fois.
Il est d'une telle authenticité qu'il me laisse sans voix et presque sans mots.
Comme un train qui roule, j'ai l'impression de voir défiler ta jeune vie sous mes yeux, avec ses paysages d'ombres et de lumière, ses fractures, sa peine et ses désirs.
Quoi qu'il arrive dans ta vie, quelles que soient tes failles, tes douleurs, tes découragements, ne cesse jamais d'écrire.
Même si elle est gorgée d'imperfections, même si elle est inégale, ton écriture est belle. Elle grandit en même temps que toi et je suis sûre qu'un jour tu seras récompensé de tous tes efforts, de cette solitude qui te pèse mais qui fait jaillir cette matière noble que sont les mots, avec cette singularité qui est la tienne, cette véracité, ce cri de douleur et cette poésie que tu as au fond de ton âme.