4.5.09

Papa


Ce matin, je me suis réveillé en cherchant ce petit garçon que j'étais. J'ai essayé de me rappeler de tous ces moments de mon enfance, ces ruelles de ma ville natale, les collines, la saison de pluie, mon arrivée au Canada, mon passage à l'école primaire. Tous ces moments, je n'en garde que des souvenirs, des parfums, des sensations, des sourires (sortant de je ne sais où) et quelques photos. Plus j'avance dans la vie, plus ce passé devient un passé, ne m'appartient plus, est ailleurs. Où ai-je connu le bonheur pour tant le chercher?  D'aller jusqu'au fond de ma mémoire, jusqu'à la dernière goutte de pluie sur le toit en taule de ma maison. Du regard vide de mon père sur une photographie alors qu'il était habillé en soldat. Cet homme que je devrais connaître, que je devrais aimer, que je devrais peut-être appeler « papa », et bien je ne le connais pas. Pourtant, il y a cette histoire ridicule, ce souvenir (ou est-ce un rêve?) dans lequel il m'amène à la clinique médicale du quartier. Je me souviens que j'avais une otite et il me tenait par la main, il m'amenait, mon « papa »  à moi, qu'il était fort dans son uniforme, qu'il était tout ce jour-là. 

Parfois, on remplace la réalité par autre chose. On remplace des événements par d'autres: on en invente au besoin, on en rend quelques uns flous, on en défait et on les remonte selon notre bon plaisir. Est-ce que cette journée a bel et bien existé? Est-ce que j'ai vraiment eu un père? Est-ce que j'ai vraiment été ce petit garçon joyeux au bras de son papa? Est-ce que j'étais ce garçon souriant, innocent, presque heureux, malgré tout ce que je venais de voir, malgré les morts, malgré les douleurs, malgré les secrets et les pleurs de ma mère, malgré ma peur profonde, sincère. Cette peur qui est encore ici, dans chacun de mes gestes, cette peur de mourir, de disparaître, de souffrir. 

Papa, es-tu fier de moi? Papa, m'as-tu aimé? Papa, je ne serai pas soldat, je ne serai probablement pas aussi fort que toi. Papa, je ne sais pas encore ce que je vais faire de la vie que tu m'as donné, mais je veux te dire que je ne veux plus abandonner quoique ce soit. Je veux vivre pour changer la vie. Je veux vivre pour rendre heureux maman, je veux vivre pour découvrir ce que ça fait d'être heureux. Je veux aimer, papa, et être aimer. Papa, oh papa, je te salue et je ne t'oublie pas. 
Photographie: Le Petit parisien, 1952, Willy Ronis

4 discussion(s):

Tristan R. Lemaure a dit…

Titre: They'll Never Take the Good Years
Album: The Sparrow and The Crow
Artiste: William Fitzsimmons

Alexie M a dit…

Mais on remplace toujours la réalité pour autre chose.

Les souvenirs, on les sélectionne d'abord, c'est peut-être pas conscient, mais notre cerveau emmagasine par parcelles.

Parcelles qu'ensuite, pour les faire revenir, on doit recréer, reconstituer. Avec a distance physique et temporelle, on change; on réorganise en fonction de notre nouvelle intelligence. On se met en récit, en quelque sorte.

Petit Poucet rêveur a dit…

"Je n'en garde que des souvenirs"...
"Rien n'est plus vivant qu'un souvenir." F. G. Lorca

Petit Poucet rêveur a dit…

Et tu connais Willy Ronis ! J'ai lu un article sur lui. J'aime beaucoup sa façon de voir la photographie.