22.5.09

L'écrivain


La disparition. Elle se déroula un jour, comme ça, sans qu’il ne le remarque. Ce fût un mot, puis une phrase et finalement plusieurs phrases, des paragraphes de phrases. Il y était pourtant, il était sur point d’achever son premier roman. Jeune auteur, il était sorti de l’université avec toutes les honneurs. Déjà, dans le milieu, son nom commençait à faire des vagues. On échangeait ses premiers manuscrits pour des sommes faramineuses, des montants d’argent oscillant dans les centaines ou les milles. Il fût surpris lorsqu’un agent le contacta pour lui demander s’il avait déjà pensé à faire publier ses manuscrits. Non, bien sûr que non. C’était des travaux scolaires, des textes piochés ici et là, sans véritable fondement, qu’il avait écrits avec la nervosité de l’étudiant qui doit remettre un travail déterminant sa réussite ou son échec. 


« Je vous l’dit, ça vas faire un tabac. », lui assura l’agent. « Laissez-moi m’occuper de tout ceci et je vous assure que vous n’aurez plus besoin d’écrire pour le restant de vos jours. » Contre toute attente, il accepta. Un livre fût donc publié par Fallimard, une de ses usines à livres qui vous assure glamour, succès et un compte en banque bien garnis en plus de faire la une des magazines.  Avant qu’il n’eût entrepris l’écriture de son roman, les critiques parlaient de lui comme du prochain Hemingway, le plaçant à la tête d’une nouvelle beat generation à la Kerouac ou encore un Rimbaud désabusé. C’était, il lui semblait, le seul rôle des critiques: faire de la littérature un produit commercial qu’on peut comparer, échanger et vendre. C’est ainsi que son livre est devenu la hit de l’heure, que tout le monde devait se procurer au risque de paraître arriéré. Sans le savoir, il était devenu un écrivain à succès ou, comme son agent le disait en riant, un « beau coup » qui valait beaucoup. 


« Tu as la chance avec toi, fiston. Tout ce qu’il te reste à faire, c’est d’en écrire un second et tu es riche. » Il lui fit remarquer qu’en vérité, il n’avait encore rien écrit et, par conséquent, ce serait son premier livre, non son second. L’agent eut un rire nerveux avant d’ajouter que cela n’avait aucune importance pour le public. « Tout ce qu’ils veulent, c’est lire ton nom sur une couverture. Le reste, ils s’en moquent. Quand bien même ce serait médiocre, l’important c’est ton nom, fiston. On s’occupera des détails. » 


C’est ainsi qu’il entreprit d’écrire son second premier livre. Il s’installa jour et nuit devant son écran pendant un mois, puis deux, puis trois. Au bout d’une année, il n’avait pas encore écrit une seule ligne. Son agent se fit de plus en plus pressant, lui demandant s’il voulait aller quelque part pour s’inspirer. « On dit que les écrivains ont parfois besoin d’un endroit pour les inspirer. Une forêt, un lac, une plage, une montagne ou que sais-je. Alors, fiston, n’hésite pas, nous pouvons t’envoyer dans n’importe quel pays, dans les meilleurs hôtels, avec vue sur le mer. » Il refusa en disant que ça ne fonctionnait pas comme ça. Il devait attendre, voilà tout. 


Le temps s’écoula encore plus rapidement durant la seconde année, déjà son nom commençait à être oublier. On l’invitait de moins en moins dans ces soirées mondaines. On ne l’appelait plus pour des entrevues ou des conférences. Il commença sérieusement à s’inquiéter lorsque son compte en banque tomba dans le rouge. Pris de panique, il dormit de moins en moins, se concentrant uniquement à remplir de noir cette grande et immense page blanche. Il sombra petit à petit dans un univers où il n’y avait que cette seule obsession, cette seule idée, celle du premier mot qui mettrait en route le reste du scénario. Il commença donc à fouiller dans les dictionnaires à la recherche de ce mot. Il en essayant quelques uns, les martelant avec sa langue avant de les transformer en pixels sur son écran. Tout à coup, sans qu’il n’y comprennent quoique ce soit, un mot insista plus que les autres, un mot qui lui rappelait son enfance: tricycle. Était-ce la sonorité ou la familiarité du mot qui chamboula la première phrase ainsi que la suivante et celles d’après? Il ne pouvait pas vraiment le savoir. 


Plus les jours avançaient, plus les pages devenaient des chapitres et les chapitres formèrent bientôt une volume entier dont le premier mot fut tricycle. Et puis, c’est arrivé. La première fois, il oublia un pronom en début de phrase. Ensuite, ce fut un adjectif. Il crut que c’était à cause du manque de sommeil, il se reposa donc pendant quelques jours. Rien à faire, plus les journées avançaient, plus sa mémoire faisait défaut. Il ne se rappelait plus comment écrire la couleur de la pomme. Quelle couleur était-ce d’ailleurs? Vert ou rouge? Les deux? Puis, toutes les couleurs disparurent de sa mémoire. Il ne pouvait plus décrire les objets d’une scène, ni même les paysages où une des héroïnes se réveilla après qu’on eut volé son... Son quoi déjà? Les mots s’effaçaient d’eux-même, le laissant impuissant. En voulant relire son manuscrit, il se rendit compte que tout était entrain de s’effacer. Des 1215 pages, il ne pouvait qu’en retrouver que cinq. Puis, deux, puis, il ne resta qu’une seule page. Il n’y crut pas au début: il chercha sur son ordinateur et même les copies qu’il avait envoyées à son agent, rien. Il n’y avait que des pages entièrement blanches. D’immenses, de gigantesques, de terrifiantes pages blanches où un seul mot était écrit: tricycle. Mais même ce mot, deux jours avant qu’une balle ne se loge au fond de son crâne, disparut en laissant derrière lui, un terrible, un monstrueux vide dans le coeur de l'écrivain. Qui pouvait deviner, après tout, qu'un mot en trop est parfois mieux qu'un mot en moins?  


Peinture: Second Version of Tryptique, 1944, Francis Bacon

1 discussion(s):

Tristan R. Lemaure a dit…

Celle-ci fait suite à L'apparition. D'où le premier mot.