26.5.09

Le voyage

Stampede Fest, Calgary, été 08

En reprenant la lecture de L'envers et l'endroit de Camus, je suis tombé sur ce texte où le narrateur, Camus lui-même, décrit les affres du voyage. Ce sentiment d'être l'étranger au coeur d'un monde d'odeurs, de sensations, de bruits et d'images qui conduisent petit à petit à nous isoler, à avoir « la mort dans l'âme », comme il l'écrit lui-même. À un moment, le narrateur ne peut plus s'empêcher d'écrire ce qu'il ressent depuis plusieurs jours: 

« Et quel autre profit vouloir tirer du voyage? Me voici sans parure. Ville dont je ne sais pas lire les enseignes, caractères étranges ou rien de familier ne s'accroche, sans amis à qui parler, sans divertissement enfin. Dans cette chambre où arrivent les bruits d'une ville étrangère, je sais bien que rien ne peut me tirer pour m'amener vers la lumière plus délicate d'un foyer ou d'un lieu aimé. Vais-je appeler, crier? Ce sont des visages étrangers qui paraîtront. Églises, or et encens, tout  me rejette dans une vie quotidienne où mon angoisse donne son prix à chaque chose. Et voici que le rideau des habitudes, le tissage confortable des gestes et des paroles où le coeur s'assoupit, se relève lentement et dévoile enfin la face blême de l'inquiétude. L'homme est face à face avec lui-même: je le défie d'être heureux... Et c'est pourtant par là que le voyage l'illumine. Un grand désaccord se fait entre lui et les choses. Dans ce coeur moins solide, la musique du monde entre plus aisément. Dans ce grand dénuement enfin, le moindre arbre isolé devient la plus tendre et la plus fragile des images. Oeuvres d'art et sourires de femmes, races d'hommes plantées dans leur terre et monuments où les siècles se résument, c'est un émouvant et sensible paysage que le voyage compose. Et puis, au bout du jour, cette chambre d'hôtel où quelque chose à nouveau se creuse en moi comme une faim de l'âme. »
Il y a presque maintenant un an, soit l'été dernier, que je me préparais à partir pour l'Ouest canadien. Cet angoisse d'être seul, mais vraiment seul dans un monde où on ignore tout et que tout vous ignore, je l'ai connue également. Je ne crois pas l'avoir écrit dans ce cahier, je voulais garder une certaine fierté face à ce voyage que j'entamais seul pour la première fois. Je me rappelle mes premières nuits à Calgary alors que je me demandais ce que j'étais venu faire là. Je savais qu'il n'y avait que l'orgueil pour m'empêcher d'appeler à l'aide, de prendre le prochain ticket et de rentrer. Pendant des semaines, j'ai vécu un véritable calvaire à vouloir tant bien que mal m'intégrer dans ce paysage de montagnes et de soleil. Chaque matin, je me levais et je partais pour le centre-ville afin d'imprimer et de laisser mes résumés. Alors que je commençais à perdre patience et à penser qu'il fallait rentrer, j'eus mes premières entrevues. Quel catastrophe! Du moins pour la première où je me débrouillais dans un anglais très approximatif; mais ce qui me fit perdre l'emploi, ce fut mon honnêteté alors que je disais à l'employeur que j'avais prévu repartir vers la fin de l'été. Heureusement, à ma seconde entrevue, je réussis à éviter le sujet d'un retour probable. Je désirais ardemment ce poste de barista dans un Starbuck's. 

Deux jours plus tard, je débutais mon cours de barista. 

À partir de cette journée, ce fut les meilleurs moments de mon périple. Je me suis mis à sortir de ma chambre plus régulièrement, à aller au cinéma, à prendre un verre avec les autres employés, à visiter les musées et la bibliothèque. J'ai appris tellement de chose sur moi et sur les gens en général, que je ne peux que vivre une certaine nostalgie - de l'ironie aussi -  face à ce qu'écrit Camus. Oui, en voyage on est sans parure, mais il s'agit de la parure du quotidien. Ce quotidien qui nous force à vivre éternellement le même ennuie face à la vie. Dans une ville étrangère, on n'a plus le choix que de faire face à une vie nouvelle; à s'y intéresser; à devenir curieux; à vouloir se changer. Ce fut cela pour moi Calgary, un moyen de vivre de nouveau. 

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