28.5.09

Le remède

Aretha. Elle était née dans le sud du Michigan où, dernièrement, elle est retournée dans un corbillard. À 34 ans, on lui diagnostiqua un cancer du colon. Elle disait que ce « n’était pas son heure.» Elle le disait toujours avec une certaine fierté dans la voix, comme si elle se moquait de la mort - à moins que ce soit de la vie. Elle était mariée à un grand propriétaire terrien qui séjournait souvent à l’étranger pour affaire et dont les rares présences à l’hôpital s’espaçaient de plus en plus, pour finalement devenir des absences, longues et pénibles. Parfois, souvent en fait, Aretha fermait les yeux sur le visage d’ennui totale et ce dégoût apparent  qu’il avait devant ce qu’on appelait sa « solution temporaire ». C’était  pour éviter que le cancer n’atteigne tout l’intestin:  on lui en avait coupé un morceau et on avait crée une voie de remplacement vers l’extérieur. Son corps se vidait sur elle en quelque sorte. Elle en fit toute une histoire. « C’est dégradent! », disait-elle en montrant du bout du doigt le sac plein d’excréments. On pouvait la plaindre la pauvre. Mais, on ne le faisait pas. 


Un jour, on lui donna un chapelet. « Dieu vous aidera! », que lui affirmait le prêtre. « Dieu est le remède à vos souffrances ! » Pendant quelques mois, elle y crut. Elle se mit à réciter un charabia qu’elle seule connaissait. « C’est du latin », répondait-elle gravement à tous ces damnés, ces proscrits, ces faux croyants. Son chapelet. Elle le lança par la fenêtre un jour. Cela arriva soudainement, le muscle se contracta et le bras s’élança.  Pour remercier le prêtre, elle déféqua lors de sa visite quotidienne. Honteux, celui-ci abandonna. Les visites furent de plus en plus espacés, puis il n’y eut plus de visite. C'est connu, la merde et la religion ne font pas bon ménage. 


Du fond de sa chambre, la « vieille » Américaine, comme on l’appelait, se couvrit d’un voile de mystères. Alors qu’on avait le dos tournée, elle se mettait à produire un bruit sec avec ses lèvres. Jour et nuit, on l’entendait dans tout le couloir. Qu’on la questionne à ce sujet, elle répondait toujours d’un regard agacé, montrant du doigt ses dents couverts de traces brunes. « Plus de place dans le sac », disait-elle. Les médecins expliquèrent son comportement par le choc qu’occasionnait ce léger désagrément. Elle ne comprenait rien à ce jargon. Les jours étaient maintenant des semaines et son comportement ne s’améliora pas. Finalement, on l’attacha à son lit, l’empêchant ainsi de s’empoisonner avec ses excréta. 


« C’est pour guérir. Il ne faut pas avaler cela.», expliqua nerveusement l’infirmière qui tentait de la maintenir au fond de son lit.  


Puis, elle se mit à cracher au sol. À chaque jour, elle s’appliqua à ne pas avaler. À ne rien boire, ni à ne rien manger. Son corps mutilé se déforma et bientôt elle devint une réplique de la poche qui lui pendait sur le ventre. Cela devint tellement incommodant qu’on dut -non sans effort- lui mettre un morceau de tissus entre les dents. Le lendemain, on retrouva Aretha au fond de son lit, seule, abandonnée, morte, étouffée. Guérie. Là où Dieu avait échoué, un simple chiffon avait fait l'affaire. 


Son mari, soulagé, signa les formalités en se vantant, à qui voulait l’entendre, qu’il y était pour quelque chose. Après tout, disait-il avec cette assurance dans la voix, il était resté jusqu’à la toute fin. Il remercia généreusement l’équipe de soignants et s’en retournant au Michigan avec sa femme morte. On dit qu’il y mourut à son tour d’un terrible malaise cardiaque. C’est que, dit-on, il manquait de coeur. 


Photographie: H. Almeida

6 discussion(s):

Tristan R. Lemaure a dit…

Basée sur une histoire qui m'est réellement arrivée durant mes stages.

Sandrine Boréale a dit…

C'est une histoire qui donne aucun autre choix que de faire des cauchemards.
Fuck.

Belle chute.

Tristan R. Lemaure a dit…

La réalité est bien souvent plus horrible que la fiction.

Merci pour ton passage;)!.

Mademoiselle C. a dit…

Et finalement, la vie est tellement ridicule...
J'adore tes fins de textes Rémy. Elles sont parfois surprenantes et intenses et d'autres fois tellement simples de réalité.

Henri Letham a dit…

C'est vraiment très bon!
J'aurais par contre aimé une histoire plus longue!... Mais bon, on ne peut pas tout avoir.

Tristan R. Lemaure a dit…

Tu soulèves un bon point, Cent-Coeur. J'ai la même impression que toi...

Merci du commentaire.