Elle n’arrivait pas à dormir. Elle se sentait très petite au fond de son lit, écrasé par quelque chose ou quelqu’un, un corps invisible, une masse qu’elle ne pouvait que sentir au fond d’elle. Elle se leva sans vraiment savoir ce que ça pouvait changer. S’approcha de la fenêtre, cherchant quelque chose du regard. Mais rien, la rue était déserte. Il n’y avait que les étoiles et les chats à occuper cette nuit, à lui donner une forme, une voix.
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« Je pars. » Qu’il avait dit, avec ce ton détaché qu’il avait si souvent. Il l’avait dit sans vraiment le dire. Il ne devait pas y penser, c’était sorti comme ça, en plein milieu du souper. Il l’avait regardé dans les yeux, c’était déjà ça, et il avait fait quelque chose avec sa bouche. Un tic qu’elle connaissait bien, qu’elle avait appris à connaître et surtout, à craindre. Au fil des années, c’était devenu un signe tacite, un préambule au mensonge. Il lui a expliqué qu’elle ne devait pas le prendre de cette façon. Il l’aimait. Il l’aimerai toujours. C’était faux, bien sûr. C’était fini. Ils le savaient tous les deux. « On ne peut pas continuer à vivre ainsi. » Regardes-nous, regardes où nous en sommes, à nous éviter, on arrive même plus à se parler. C’était ce qu’il avait ajouté, juste après. Alors, il s’était levé et il avait dit qu’il partait.
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Avant de dormir, ils avaient toujours ce rituel, ce jeu des corps dans lequel il n’y avait plus vraiment aucun romantisme. C’était devenu mécanique, un emboîtement de sexes, de langues et de salives. Il disait quelque chose, il implorait quelqu’un, cet autre qui ne vivait plus, qui était mort avec la moitié de son corps ce jour-là. Il n’avait jamais osé lui en parler depuis l’hospitalisation, mais elle le voyait bien dans son visage. Elle était peut-être amputé d’une jambe, mais elle n’était pas aveugle. Dans son déhanchement, sa danse nocturne, il y avait une sorte de désespoir sourd, une prière à un quelconque dieu de la fécondité. À chaque fois, elle s’était levé en plein milieu de la nuit, comme si un mal horrible attendait que la ville dorme pour se manifester dans son ventre. Elle se faufilait dans la salle de bain, soulevant ce qui restait de son corps malade et intoxiqué. Derrière cette porte, elle contemplait son ventre rouge, rebondis, luisant, habité par ces semences, ces prières, cet espoir inavoué.
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Il était parti un mois plus tard. Ne laissant derrière lui que cette tumeur en elle, qui devait finir par lui manger ce qu’il lui restait de corps. Elle ferma les yeux, essayant de voir autre chose que le reflet que lui envoyait le miroir à chaque matin. Ce corps brisé en deux, boitant dans cette nuit noire, dans cette nuit qui ravageait son ventre, qui allait peut-être finir la seule chose que ce cancer n’arrivait pas à lui enlever. Qu’elle devait enlever elle-même. Elle ouvrit la fenêtre et une brise légère s’engouffra dans la chambre vide. Derrière elle, il n’y avait que ce lit avec une ombre dessus, quelque chose qui dégoulinait partout, qui s’étendait et collait aux draps, égouttait sur le plancher. Un monstre rouge, marchant, rampant, s’étirant, perdant sa part d’humanité dans cette démarche macabre. Remontant, écartant, s’incrustant entre ses cuisses tremblantes.
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Elle s’installa dans l’eau du bain, avec des aiguilles à tricoter. Elle ne pris que peu de temps à le faire, elle avait simplement attendu qu’une rivière de sang s’écoule dans la baignoire et puis elle avait continué, plus profondément, rentrant et tirant. Elle ne sentait aucune douleur, seulement une délivrance, la fin des maux qui la réveillait chaque nuit. Une fois terminé, elle réussit à se relever et à vider la baignoire. Il ne resta que cette masse rouge, de vaisseaux sanguins, de muscles et de graisses. Elle le pris dans ses bras et le déposa sur ce lit, tel une offrande à la nuit. Mais le sommeil ne venait pas. Elle fini par ouvrir la fenêtre, puis se jeta dans la nuit. Son corps entier se retrouva dans les airs, ne sentant que le vent lui mordre chaque petite parcelle de peau. Après, ce fût le choc.
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Après l’hospitalisation, elle n’avait que ce demi corps, cette demie vie à vivre, à gérer. On lui avait dit que le cancer était bien avancé, qu’ils n’avaient pas eu d’autre choix que d’amputé sa jambe. Couchée dans ce lit, paralysée par les analgésiques, nauséeuse, elle souriait. Il y avait cette demi victoire aussi, cette toute petite victoire de rien du tout, il ne pouvait pas partir maintenant qu’elle allait mourir.
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«Je pars. » Qu’il lui dit. Elle cligna des yeux, cherchant à comprendre. Il ne pouvait pas partir. Elle était malade. Il se leva. « Regardes-nous, regardes où nous en sommes... » Elle ne l’écoutait plus. Aussitôt, la bouche disparu, le visage et le corps avec. Elle regarda par la fenêtre, il était déjà si tard. Il y avait quelque chose dans l’épaisseur du ciel, une solitude profonde qui alimentait la ville, la rendait irréelle, monstrueuse, impossible. Inconsciemment, elle se passa la main sur le ventre. Elle pouvait sentir cette excroissance de chairs, de sangs et de muscles qui germait en elle. Elle se l’imaginait s’attachant coûte que coûte à la paroi de son utérus, indifférent à toute cette mise en scène, à la vie comme à la mort. « Je suis enceinte.» Dit-elle, en continuant à sentir ce corps mi mort mi vivant fouillant l’espace de son sexe, se traînant, rampant entre l’ouverture de ses cuisses, demandant à vivre, priant la vie. Le monologue s’était arrêté soudainement, avec lui, le temps avait repris son droit. Elle chercha des yeux. Elle ne trouvait que l’horrible couleur brune de la neige et de la terre, l’asphalte qui attendait de recevoir son corps. Un mur plat, un mur noir. La nuit. Au-dessus, en-dessous, partout. Et elle, gesticulant de sa seule jambe valide, le corps en deux.
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