19.11.08

19 Novembre

13.44, société de Radio-Canada, émission sur les conflits au Congo

Quand je dis « comprendre les hommes », ce n’est pas pour leur ressembler. Je me dois d’étudier ce que je ne saisi pas dans leurs gestes, dans l’empreinte de la foi qu’ils ont eux, comme si tout allait croître et disparaître mais pas eux. Cette déception qu’est la vie, ce constat troublant qu’est la mort. Ils ne veulent pas y croire. Je ne dis pas que j’accepte de disparaître plus qu’eux, au contraire la mort est quelque chose qui m’effraie plus que la vie. Dans la mort, je ne vois pas un réconfort mais une fatalité indéniable, une atteinte à ma liberté, à mon existence mais surtout à l’impossibilité de me dire que je peux effacer mes faiblesses. Si j’ai faibli dans la vie, qu’arrivera-t-il une fois que je ne serais plus? Car la mort est empirique. Une fois mort, on nous découvre dans notre faiblesse. Cette faiblesse, on la multipliera par dix ou cent pour dire à la fin: « C’est cela et rien d'autre, rien de plus ou de moins. » On me réduira à cette faiblesse. Cette peur est bien présente dans mes textes, écrire n’a jamais été pour moi un acte délibéré, je le veux comme une étude sérieuse qui me sauvera.

-De quoi ou de qui? Je l’ignore encore.

Voici ce que je retiens de la mort, ce que j’ai appris des actions des hommes sur leur vie: cruels. Non, pas la mort; les hommes le sont « jusqu’à la férocité.» Les hommes tuent dans le silence et l’inaction. Ils restent là, debout devant eux-même. Insensibles. Jugent de qui doit vivre et qui doit mourir. Si seulement ce choix était inconscient mais c’est l’inverse: ils sont pleinement conscient de leur pouvoir, de leur malheur. Ils s’en suffisent.

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Thèse-Toutefois, la question africaine est particulière. Le Noir qui meurt est moins qu’un homme. Il n’a pas ce statut. Il est tout simplement moins. Cela revient à dire que le Congo (ou le Rwanda ou encore le Darfour, la Somalie ou l’Éthiopie) n’occupera jamais la même place que l’Holocauste juif. Il sera toujours moins. Dans la société nord-occidentale, l’homme est blanc(ou riche). Tout ce qui n’est pas blanc n’est donc pas un homme. De ce point de vue, le Congo n’est donc l’affaire de personne. Il y a quelques années on m’a dit que pour le blanc moyen, l’Afrique est une société de barbares qui violent et tuent ses femmes et ses enfants. « Ils ont ça dans le sang. » Cette souffrance, cette violence sont considérées comme étant normales, génétiques. Cela m'a beaucoup marqué et me marque toujours. J'ai cette réflexion, lorsque j'entend des gens dire comprendre le Rwanda, comprendre le Darfour, comprendre toute la misère du monde. Ici, la cupidité est omniprésente. On a tout, on veut tout et on en veut encore. Ce narcissisme de nos sociétés me tient en haleine surtout quand je vois le secrétaire de l'ONU dire qu'il faut, pour agir dans ces dossiers, une « volonté politique ». La volonté politique est la volonté d'un peuple démocratique, mais ces peuples qui se disent égaux entre eux, qui se disent ouverts à la différence, prêt à s'entraider, ces mêmes peuples convoitent, se jalousent. Il y a ce désir matériel qui dépasse le désir humain: le diamant sur une bague vaut plus que la vie d'un nègre. C'est cela qu'on se dit, inconsciemment, entre nous. On trouve toujours le temps de se sourire poliment et de dire, en bon catholiques, que c'est la faute à cela ou à ceci si nous ne pouvons rien changer dans la misère des hommes. Car l'homme est miséreux, il ignore la vie dans ses manifestations les plus simples: un enfant, une femme qu'on aime, un parent, un cousin, un frère, tous ne sont, au bout du compte, devant le jugement de l'homme, qu'une affaire de moindre importance, de second degré. Ce qui compte aujourd'hui; le succès. L'argent c'est le succès. On est soit vainqueur ou vaincu.