31.5.07

Il

Il ne me regarde même plus. Il passe ses journées assit, là, à contempler le monde. Perdu dans ses dessins ou encore dans le fouillis des mondes qu’il invente en écrivant. Après m’avoir perdu, il s’est perdu. Quelque part entre ici et là bas. Il ne me reconnaît même plus. Il ne me parle plus avec les mots d’autrefois. Il me parle comme s’il parlerait à une inconnue dans la rue. Alors que j’essais de lui dire que je suis là, lui, il ne fait que penser à lui et à ses problèmes à lui. J’aimerais partir. Un jour. Loin de lui et de tout ce qu’il est. Pourtant, je ne peux pas. Il y a dans sa façon de s’adresser à moi quelque chose que je n’ai jamais retrouvé ailleurs. À sa façon à lui, il me dit qu’il m’aime. Bien sûr, il ne le dit pas clairement. Je dois deviner. C’est comme ça avec les hommes. Il a fallut des milliers d’années avant de pouvoir construire une arme qui détruirait le monde mais il en faudra encore bien plus pour réinventer l’amour! J’essais donc de le lui apprendre. Je lui fais des surprises, je lui fais des grimaces, je joue à ses jeux bidons. Je garde espoir. Et lui, il jubile de joie en voyant que je m’intéresse à ce qu’il fait, à ce qu’il est. Il m’apprend à lire ses poèmes, à lire ses Bodelaire et Cabot ou Rimbaud, je ne sais pas. Il veut m’amener voir du Shakespeare. J’accepte. Je lui dis que je l’aime. J’accepte. Il ne me répond pas. Il fait comme s’il n’avait rien entendu. Je t’aime, lui dis-je en chemin. Il continue de m’ignorer. Il dit moi aussi, moi aussi, il le dit pour voir, pour voir ce que ça fait quand il me dit ça. Il sait que j’ai mal. Que j’aimerais qu’il me fasse plus souvent l’amour. Qu’il me touche les seins comme avant. Qu’il m’embrasse comme à notre première rencontre. Il me dit qu’il ne me quittera pas. Que je suis à lui. Qu’il est responsable de lui.

Moi, je comprends qu’il ne m’aime plus, qu’il me garde comme un vieux jouet qu’on a du mal à se défaire. Des années ont passé, j’étais plus âgée que lui à l’époque. Je le trouvais jeune mais tellement mâture pour son âge. Il parlait avec des mots que je ne connaissais pas. Il me disait Je t’aime à l’époque comme si tout le monde allait s’arrêtait après ces mots. Il me disait qu’il m’aimerait toujours. Même quand je serais vieille. Je suis vieille aujourd’hui. J’ai perdu mon corps, le temps et la gravité a eut le dessus sur moi. Lui, il est encore très jeune et très beau. Je sais que beaucoup de femmes aimeraient me voir morte, et c’est peu le dire. Je sais qu’il m’a déjà trompé. Je ne dis rien. Je le sais c’est tout. Lui, il ne peut pas me quitter. Il aurait l’impression de laisser sa mère tout seul. Il ne veut pas me faire du mal. Il sait qu’avec le début de ma chimio je suis de plus en plus faible. Il ne me regarde plus quand j’enlève ma perruque. Il ne me regarde plus quand je crache du sang. Il me regarde plus quand je dors toute la journée lorsque je n’ai plus de force.


Mais depuis que le docteur a dit qu’il ne restait plus beaucoup de temps à vivre, il s’est mis en tête de m’aider, de m’aimer pour faciliter ma souffrance. Il a un grand cœur. Il m’aime. Je le sais. Même s’il ne le dit pas. Du moins, j’aimerais y croire. Juste encore un peu. Histoire de savoir que quelqu’un sera là à mon enterrement. Il m’aide à sortir de l’auto. On va voir Romeo et Juliette, un classique qu’il dit et pourtant je ne connais pas. Je n’ai jamais vu cette pièce. Elle idéalise trop l’amour. Il me dit que pour lui, l’amour n’a jamais été trop idéalisé. L’amour, à la base, est une idée. Alors, il repart dans ses théories, il me parle pendant des heures avant de se rendre compte que je n’ai pas mis mon appareil auditif. Il me parle, sans jamais me parler à moi. Alors, du coup, j’oublie souvent mon appareil pour le lui faire comprendre. Il se fâche. Il me dit que je devrais arrêter de lui faire perdre son temps. Puis, il s’excuse. Il aurait trop mauvaise conscience si je mourrais là, à ses côtés et que ce soit les derniers mots qu’il m’eut dit. Il me présente à son amie, elle venue voir la pièce avec nous. Il l’a invité, comme ça, pour qu’on ne s’ennui pas trop. J’aurais voulu lui demander si être seul avec moi était si ennuyeux. Il n’aurait sans doute pas répondu. On écoute la pièce. Les acteurs sont bons. Je m’endors. Soudain, je me réveille. Il est parti. Avec son amie. Je regarde sur la scène, la pièce n’est pas terminée. C’est le dernier acte. J’attends du bruit. Je referme mes yeux. Il et là, avec son amie, ils s’installent à leurs places. Quelqu’un derrière leur demande de faire moins de bruit. Il s’assoit à mes côtés, son amie à sa gauche.

-Elle dort vraiment ta mère?
-Oui, ça doit être ses médicaments, elle a le cancer tu comprends.. alors je l’amène pour la divertir..
-Ça ne marche pas vraiment. On dirait qu’elle est morte.
-Elle rêve. Elle est mieux comme ça qu’à vivre.

Je fais semblant de mourir. Je dors. Et j’essais de ne pas pleurer. De tout oublier. Demain, peut-être, je serais plus là et il pourra en aimer une autre.