3.7.12

Le rire

Hier, la réalité a encore frappé. J'ai de nouveau compris ma différence, mon étrangeté, ma bizarrerie. J'ai beau avoir espoir, croire qu'un jour je sortirai grand, fort, que j'entrerai dans la vie en pleine lumière, je serais lumineux, soleil, la réalité gagne toujours. Non, je n'ai pas une once de fierté, une once qui ne soit ternie par mes incapacités, par mes mensonges, par mes hantises et mes folies. Je me souviens que jeune, je voyais ma vie autrement. Je m'imaginais que je grandirai et que je trouverai ma place dans ce monde, malgré tout. Or, de place, je n'ai que celle qui m'a été assignée depuis si longtemps - celle de l'incapable, de l'inerte, de la chaise vide.

Hier, mes amitiés m'ont craché dessus, encore. Une blague, m'ont-ils fait croire. Ma virilité est suspecte: je dois, dès lors, être ce que je ne suis pas. Pourquoi dois-je toujours « prouver » cela? Ils ne sont pas les premiers. La mère, la soeur, aussi. Je ne serai jamais un homme. En suis-je un, de toute façon? Je doute. Je vois toujours mes bras maigres, mes mains, mon ventre, mon corps est l'antithèse de l'homme. Je combat ce corps, je lui demande d'être, de se développer, de fournir « les preuves ». Mais non, ce n'est pas assez. Je suis suspect. Voilà tout.

Hier, j'ai repensé aux rires. À ceux qui me poursuivent dans la nuit. À ces regards moqueurs que je peux lire, à cette bonne « blague » qu'ils m'ont fait. Tout est dans les sous-entendus. Je m'imagine le moment où ils ont eu cette idée: ils sont attablés, ils s'échangent des bons mots, lorsque soudainement un d'eux émet un doute sur moi, Il est suspect, dit-il, C'est vrai, dit le second, On veut des preuves, disent les autres, alors cette idée est lancée, S'il mord à l'hameçon, c'est qu'il est ce que nous avons toujours cru, les autres sont d'accord. Voilà. Et je n'ai pas mordu, et je leur ai fait comprendre, mais tout n'était pas dit, je le savais et ils savaient. Je demeure donc suspect. Une fois que je suis reparti, hier, je me suis dit qu'ils allaient en rire, et j'ai voulu les surprendre et revenir pour ouvrir la porte et être enfin dans le vrai, dans le rire que j'ai toujours suscité. Mais, je suis aussi un trouillard. Alors, je demeure dans le doute. Le gris, c'est toujours mieux que la lumière trop forte d'une vérité que nous ne pouvons pas supporté. Mes amis, oui, voilà une drôle d'idée que j'ai eu. D'ami, je n'en aurai aucun. Aucun qui ne m'accepte et me comprend. Mais rions, oui, rions tous.

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