25.7.10

Effacer sa vie

Quand on ouvre une fenêtre, on sent soudainement un vent frais nous parcourir le visage. Ce vent nous rassure. Il nous confirme que peu importe la cage de briques et de bois dans laquelle la société nous place matin et soir, il y a une porte de sortie, un accès vers l'extérieur. Pourtant, il y a cette autre cage, celle de la chair, des muscles et des organes.
Si je n'avais que mes os, je ne plaindrais pas. Mais voilà, il y a tout le reste, tout ce poids que l'on porte dès notre premier jour. On tire dessus, on le lacère, on le brûle par moment, on le mord. La chair. Cette chair qui pend dans notre esprit. Il n'y a rien à faire, on ne s'échappe pas de soi.

Le miroir me renvoie toujours la même image. La même défaite. Si je n'avais que mon âme, je saurais alors que je n'ai rien à craindre, que j'ai en moi des secrètes couleurs avec lesquelles faire vibrer le monde qui m'entoure, mais ce n'est pas cela. En ouvrant les yeux, je tremble de reconnaître le mensonge qu'est ma vie. Ma fragilité, c'est ce éveil constant.

En allant au travail, je me suis dit ceci: « Tu dis vivre, mais qu'as-tu vécu jusqu'à maintenant? » C'était comme si les expériences doivent s'accumuler pour pouvoir dire qu'on a une vie extraordinaire. Alors, je me rends compte que je n'ai qu'une toute petite vie. Elle ne mesure pas un mètre. Elle se tord sur elle-même, difforme et molle. C'est un tas de graisse au sol. C'est ce que je vois quand je ferme les yeux et que je cherche cette chose en moi, ce besoin, cette obsession qu'est devenue mon existence.

Ce carnet. Ce carnet est à l'image exacte des verrues de mon être. Personne n'a vraiment quoi que ce soit à y dire-alors personne n'en parle.

Écrire, c'est toujours dans le but de communiquer. Or, je sais à présent que mon besoin de communiquer est illusoire. Je ne sais que me plaindre. Je ne sais que dire combien je ne suis pas, je ne suis plus, combien le faux est vrai dans ma tête. Camus demandait, à propos de ce besoin de communiquer, à qui l'écrivain s'adresse. En 1957, il conclut ceci: « En réalité le créateur aujourd’hui ne peut être qu’un prophète solitaire, habité, mangé par une création démesurée ». La démesure du mot, du verbe, de la ponctuation, de la phrase dite, mais qui ne sera jamais comprise en entier par l'autre. Il y aura toujours une interprétation. Comme au jeu du téléphone arabe. Ce que je dis ici ou ailleurs. Personne ne le comprendra. Dans ce cas, à quoi bon?

Peut-être vaut-il mieux se taire et ne rien dire... Effacer sa vie. Brûler la cage, au risque d'y périr étouffer.