
Bien sûr, on pourrait croire que la vie est une chose bien plus grande que tout ce qu'on l'on connaît jusqu'à maintenant, que l’on a vu jusqu’à ce jour. La mer, par exemple, avec ses soubresauts d’écumes et de remous, le ciel et son gémissement blanchâtre alors que les mouettes survolent nos têtes ou encore ces peaux, leur humidité et leur lumière. Tout ceci pourrait n’être qu’une jeunesse endormie et rêveuse, prête à dévorer chaque beauté qui se trouve cachée sur cette plage de Stone Harbor. Je crois, quant à moi, que ceci est l’essentiel. Rien n’est plus grave, plus honnête et plus beau que ces rires innocents d’enfants. Rien n’a autant d’importance que cet unique instant où des coeurs se rencontrent et se reconnaissent pour ce qu’ils sont. Je me sens ici vivant, dans le sens spirituel et physique: je découvre le claquement de mes os, l’étirement de mes muscles, la physionomie de mon visage et tout ceci se perd dans le sable, ce sable qui noie les vacanciers, qui finirait par les recouvrir s’ils, à toute dernière minute, ne s’agitaient pas. Et moi qui me dit: « Voilà comment la nature aura raison de l’homme, par son inaction. » Car un jour, je ne sais pas trop quand, nous n’auront plus la force ni l’énergie de nous battre contre celle-ci.
Il y a dans ce coin d’Amérique, une certaine opulence, un certain mode de vie qui nous prend au cou si nous n’y sommes pas habitués. Peut-être est-ce les maisons à quatre ou cinq étages, aux tours et fenêtres qui s’y accrochent comme des lances pointant vers le soleil rouge en cette fin d’après-midi? Je ne saurai dire exactement ce malaise, son origine. J’ose croire que cela fait de moi quelqu’un de sain, car je ne pourrai vivre éternellement derrière ces murs illusoires du « rêve américain » - qui, en passant, n’a plus vraiment l’air d’un rêve, mais d’un cauchemar tant il dissocie froidement et sans faux-semblant riche et pauvre.
Nous louons une maison, sur la 89th Street, à cinq minutes d’une plage où une mer semblent faire vivre quelques vieillards du papy boom et des jeunes au physique hollywoodien, probablement tout issues de cette fameuse jeunesse dorée qui n’a qu’une seule idée, « son » bonheur, peut importe le prix. Cette idée me fait dire que ce lieu est l’exacte image de cet esprit qui pourrit le monde occidental où on priorise le bonheur individuel. Ces maisons regroupent autant, sinon de pièces, qu’il y a de gens qui peuvent y vivre. Chaque membre d’une famille à donc sa voiture, sa chambre, son salon, son bureau, sa salle à manger. Tout ceci est la marque de ce capitalisme qui pousse à la consommation et qui demande aussi, pour survivre, des membres de plus en plus nombreux. Mais ceci est une autre histoire, j'y reviendrai. Nous sommes sept. Jeunes. Heureux comme des demi-dieux, des Argonautes.
Parfois, il m’arrive de m’endormir et de sentir que jamais une vie n’a été aussi remplie que la mienne. J’arrive à croire que je peux, si je le désire réellement, être heureux avec mes livres, mes CDs, quelques films et un livre de recette (et bien sûr de la nourriture). Sartre: « L’enfer c’est les autres ». Il n’avait peut-être pas tort, mais Sartre est un con. Je ne crois pas, à un bonheur non partagé, non dit, secret. Cela est de l’égoïsme. Il faut, au contraire, trouver de la joie à aimer ces autres, malgré les déceptions et les colères qu’ils peuvent nous causer. Il faut, comme sur cette plage, tendre le bras à quelqu’un et le tirer vers l’eau. Il aura peur, il reculera peut-être, mais, une fois sous l’eau, il trouvera votre main et sentira votre présence et votre amour, il sera sauvé à son tour -et heureux.
Je voudrais décrire le bleu qu’il y a dans mon ciel alors que j’ai les yeux fermés. Je voudrais aussi pleurer et trouver ma joie, je voudrais aimer et donner vie, je voudrais, ici, mourir un peu et renaître dans une goutte d’eau, devenir la mer, rugir et aimer ces corps qui dansent et me psalmodient.
À l’heure que je termine ces quelques notes, je me dis que la vie est oui, plus grande que ce paysage bleu et doré, ces corps assoupis à l’ombre, ce sable, mais qu’en même temps, mon amour pour cette vie, malgré tout ce que j’ai pu écrire ici et penser ailleurs, mon amour pour cette vie est d’une beauté sans égal. J’ai vingt-deux ans.
89th Street, rear, Stone Harbor, NJ