18.5.10

Ma bouche est une petite cicatrice qui a besoin d'air


« So god damn this boiling space
Spanish sahara the place that you´d wanna
Leave the horror here
Forget the horror here forget the horror here
Leave it all down here
It´s future rust and then it´s future dust
I´m the fury in your head
I´m the fury in your bed
I´m the ghost in the back of your head »

Le besoin d'exister est plus fort que tout. Je ne dis pas que dans ce monde tous le ressentent de la même façon, ni ne l'exprime avec les mêmes gestes ou les mêmes mots, mais je trouve que la nature de l'homme tend vers cet unique but. En relisant Le mythe de Sisyphe, je retrouve les échos de ce que Camus présentait. Selon lui, devant l'absurde, un choix s'impose, le suicide ou la révolte. Je crois que nous sommes dans une société de suicidés. J'ouvre les yeux et je trouve des hommes et des femmes qui se lèvent avec la même nausée que moi. Ils feignent le doute qu'ils ont quant à ce qu'ils font jour après jour; à ce travail, à l'argent qu'ils « gagnent » (pour aussitôt « perdre »), aux enfants, à la maison, même au chien. On simule une assurance devant la vie avec toutes ces choses que nous possédons et qui nous possèdent. Ces artifices nous prennent à la gorge et, un matin, on se réveille avec le sentiment étrange et impitoyable que nous n'avons jamais rien « possédé ».

Et la vie? Nous nous disons que nous avons toujours un certain pouvoir sur la vie, sur le fait qu'on respire et que notre coeur batte. Mais à ce moment précis -en passant au myocarde- , nous éprouvons le fait qu'encore là, ce coeur ne répond aucunement à nos attentes. Il bat parce qu'il doit battre, point. Au final, nous sommes condamnés à vivre. Nous serions saufs si seulement nous vivions comme nous l'entendions, mais nous préférons mener une existence fondée sur le mensonge et l'artifice. C'est là le suicide des hommes et femmes de ma génération. Il s'exprime dans tout ce qu'on trouve dans les médias, les rues et les métros, les bars ou les écoles. Je me souviens de ce mélange dégoût et de honte qui me prennent lorsque je rentre dans une discothèque. Des corps, habillés et parfumés à l'excès, qui se tripotent entre les flashs bleu, rouge ou vert, la fumée et les vapeurs alcooliques. La chaleur du sang et des sexes. Les mains qui s'envolent. Les jambes qui s'ouvrent. Une orgie de sons et de touchers. Cette scène me subjugue à chaque fois. J'y trouve une animalité. Le dégoût me prend alors que je vois des langues qui s'enfourchent, des mains qui se perdent sous les robes et les jupes. La honte de l'excitation qui monte en moi, de l'envie, du désir et, aussi, du fait qu'être là ne me différencie en rien des autres.

Alors, je crie, je saute, je me défoule. Dans ma tête, c'est un sacrifice aux dieux de la nuit et du sexe sale. Je me prostitue ainsi. Je vends ma vie à cet étalage insensé de la jeunesse, de la GenY. « Faites-moi l'amour » que je lance aux mains et aux bras qui me touchent. « Faites-moi mal » que je psalmodie entre deux gin-tonics. « Détruisez-moi ». Mes yeux s'abaissent. Je m'évapore dans la sueur et l'alcool.

C'est mon suicide. Ma bouche crache du sang au matin. J'ai des métastases dans l'âme. J'ai espoir, quand même, qu'un jour je vivrai « ma » vie. L'espoir est dans ces mots. Je sens que les profondes noirceurs des nuits que j'entretiens ici couvent une lumière pure et belle, un désir de vivre, une révolte qui attend et veille. Par moment, comme aujourd'hui, je ressens les remous lumineux de ce sentiment. Alors, je souris et je chante dans ma tête, je danse avec une vie, ma vie, et je l'embrasse, et je l'aime. Oui, je sais que j'ai vécu dans mon coeur et dans mon être plus de vies que tous ces gens qui m'entourent. Je me reconnais fort dans mes faiblesses d'hommes.
Je me vois debout, même à genoux.
Je ris, même dans mes larmes.
Je sais que je fais partie de la race des Poètes.
Et pour cela, je suis sauf.

Photographie:Roberta Rodolfi