
J'ouvre mes yeux, regarde ce monde qui n'a probablement aucune signification, aucun sens, aucune profondeur; je le regarde donc et constate combien il peut être aisé de se sentir seul, réellement seul, malade, dépressif face à son indifférence. Des hommes meurent! Il n'y a rien de tragique à cela, à ce que l'humanité finissent par disparaître, par se consumer; un feu, dans la nuit la plus froide, la plus sombre, finit aussi par s'éteindre. Alors qu'est-ce qu'on attend face à la vie humaine dans ce monde froid et sombre, si ce n'est la solitude certaine qu'un feu éteint laisse derrière soi?
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On base nos croyances sur l'idée d'une vie après la mort, mais pour quelle raison devrions-nous vivre notre mort? Ce paradoxe, je le trouve aussi dans le rire naïf de ces hommes et de ces femmes que je croise à une rue. Ils s'entassent la nuit venue, avec leur corps suant et soûl, mais jeune et ils se disent qu'ainsi, ils vivent leur jeunesse, qu'ils la font perdurer. Ces rites de passage entre le monde des enfants et celui des jeunes adultes m'ont toujours mis mal à l'aise. Je crois que c'était le fait de me voir de plus en plus différent de ce à quoi j'aspirais. Je me tenais là, debout au milieu d'une foule cacophonique et j'entendais parfois Nelligan me rappeler ses vers:
« Quelqu'un pleure dans le silenceMorne des nuits d'avril,Quelqu'un pleure la somnolence,Longue de son exil,Quelqu'un pleure sa douleurEt c'est mon coeur! »
J'entendais tout un univers me dire qu'il n'y a rien de plus insignifiant que ce que j'étais entrain de faire; cette comédie, le fait de prendre sur moi tous leurs rêves puérils et me dirent qu'ils étaient miens, que j'étais eux. Or, mon coeur sait combien je n'ai ma place sur aucune table, dans aucune maison. Or, mon coeur sait combien il est difficile pour moi de me voir gaspiller mon énergie à être ce qu'ils attendent de moi, à ignorer ma propre essence, mon âme! Or, mon coeur se languit du temps où le bonheur n'avait pas le visage blanc et livide de la mort de soi.
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En enregistrant mes livres, la bibliothécaire, qui est aussi la mère d'une connaissance de l'école secondaire, me souriait timidement en me remettant mes livres. Après quelques minutes, elle ne put s'empêcher de s'exclamer, peut-être avec une certaine curiosité dans la voix: « C'est du sérieux tout ça! » C'est une belle femme pour son âge, avec un regard amusé mais serein dans son visage. Il semblait dire: « Je suis plus qu'une simple bibliothécaire, que cette belle femme. » Elle m'avait souvent aidé pour mes recherches et, quelque fois, me parlait de notre seule connaissance commune, sa fille. Bien que cette dernière ne soit pas dans ce qu'on appelle mon cercle d'amis, nous échangions sur ce qu'elle faisait, ce que je faisais, ce qu'elle prévoyait faire après le cégep, ce que je prévoyais faire après le cégep. C'était en quelque sorte un tableau de comparaisons qu'on s'amusait à remplir. Chaque fois que je passais à la bibliothèque, elle se faisait un plaisir de me servir en premier. J'en étais venu à considérer cette dame comme une des personnes qui connaissent mon âme le mieux, car elle savait que si je lisais un Hobb, c'était pour fuir la réalité, et que parfois, je me lançais dans la lecture de nouvelles, parce que je n'avais pas beaucoup de temps entre le travail et l'école. Elle comprenait aussi que parfois je venais simplement flâner afin de sentir l'odeur des livres, leur couleur, sentir la forme et la résistance d'une couverture. Ainsi, elle avait le miroir de mon âme en faisant l'état de mon compte, en déplaçant son curseur afin de voir la liste de tous ces livres qui m'habitent. Alors quand elle m'a dit: « C'est du sérieux tout ça! » J'ai senti mes joues rougir, non pas de honte ou de ma timidité maladive quand j'ai à faire à une belle femme, mais parce ce que cette femme, qui semblait en savoir beaucoup plus que moi sur la vie, qui devait avoir lu des milliers de livres avant et après ma naissance, voulait dire. Ce qui est sérieux, c'est le fait de lire des livres que personne ne lit; c'était le fait de prendre des pièces de théâtre de Racine ou encore les Poèmes saturniens de Verlaine. Voilà, le « sérieux ». Comme seule réponse, je lui ai dit; « La vie est sérieuse. » Oui, parce que c'est bien de la vie qu'on parle, que tous ces auteurs abandonnés pour le dernier Meyer ou Levy dépeignent dans une langue que plus personne ne prend la peine d'apprendre, de lire, d'aimer. Mais ce « sérieux », il est coupable, ce n'est pas un « sérieux » avec lequel je peux faire impression ou encore m'attirer la sympathie des gens de mon âge, c'est un « sérieux » ennuyant, fatiguant, inquiétant par son sujet comme sa forme. Je ne peux réciter un poème de Verlaine dans un bar et voir les gens m'applaudir, me serrer dans leurs bras, rire et pleurer avec moi.
C'est en lui répondant cela que j'ai compris qu'on est toujours seul avec ses lectures. On a beau prêter un livre qui nous a plu à un ami ou à un parent; on a beau leur dire combien nous l'avons apprécié, combien c'est « nous », ils n'en sortiront jamais avec la même impression, la même âme que nous.
Photographie: Rue Rambuteau, 1946, Willy Ronis
2 discussion(s):
J'aime bien cette petite anecdote.
-Je ne peux réciter un poème de Verlaine dans un bar et voir les gens m'applaudir, me serrer dans leur bras, rire et pleurer avec moi.-
J'aime beaucoup cette phrase parce que moi, je me dis: Pourquoi pas?!? Je suis naïve comme ça.
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