2.4.09

L'invitation


à Emcé.

Je me dis que tu es rentrée à l'heure qu'il est. Je me dis aussi que j'aurai peut-être dû t'écrire ce matin. Un mot, une phrase. Mais à quoi bon, il est tard maintenant. Il est trop tard. 

Quoiqu'il en soit, je suppose ceci: tu es là, quelque part, sur un lit (le tiens?) et tu te reposes. Je te vois, j'invente ton corps, je l'invite à moi. Je ne dis pas « Viens, je souris. » Je dis « Viens, je te souris. » Pourtant, tu restes immobile, impossible à comprendre, à saisir. Tu es loin, tu es peut-être sur les vieilles et larges routes d'Europe ou dans tes pensées, je ne sais pas. Que pleures-tu? Il ne faut pas. Je ne comprend pas ton corps, je l'explore, je lui dis, sans doute, que je voudrais le réparer, lui apprendre à grandir, à marcher, à rajeunir de l'intérieur. Je lui dis un long silence. Il me comprend, ton corps. Il sait que je peux lui parler et lui dire combien j'ai mal, combien j'ai peur. Il la sent cette peur. Non pas de lui, de soi. Cette peur qui a peur. Même blessé, c'est ton corps qui me transporte, moi le jeune, moi le vivant, moi le souriant, moi qui simule tant. Je ne suis pas heureux. Toi non plus, c'est peut-être cela qui nous rapproche, qui nous fait parler. 

Tu me demandes: « Pourquoi m'avoir approché moi? Pourquoi pas une autre? » Il n'y a personne. Il n'y a rien dehors, mon amie. Il n'y a pas de franche poignée de main, aucune phrase honnête, il n'y a que des dents, des cannibales, des sots qui m'emprisonnent de leur ignorance. Je t'ai vu, je t'ai senti dans ta fragilité de cristal. Mais ce que je prenais pour de la fragilité s'est révélée être une force, une lumière absorbée, ignorée. Je me suis dit: « Tiens, voilà quelque chose à aimer. » J'ai osé, je me suis dis à toi. Mais ce que je disais, c'était des mots sans valeurs, qu'on ne dit pas à mon âge - on ignore encore leur valeur première. Et toi, tu voulais épouser mon âme! Cela m'a fait peur, cela m'a blessé, cela m'a rendu monstrueux à ton égard. Je t'ai même abandonnée, je me suis dis: « Comme ça, je ne serai pas le seul à souffrir. » Pourtant, tu étais plus forte, si forte. 

C'est à cette force que je parle en ce moment, à cet instant où tu as cru en moi. Que je n'étais pas si méchant, si laid, que je ne pouvais pas être si amer, si sans-coeur. C'est cela qui est en toi présentement. Alors que ton corps est à genoux, ton âme est là, si belle à voir, si belle à prendre, si belle à aimer. 

Tu es là, quelque part, sur un lit (le tiens?) et tu te reposes. Je te vois, j'invente ton corps, je t'invite à moi. Je ne dis pas « Viens, je souris.» Je dis « Viens, je te souris.» Tu es là, dans la blancheur de la nuit. Et pour la première fois, je te vois. 

«Viens, nous irons planter des fleurs à Hiroshima. »

Peinture: Femme lippue, Van Dongen

2 discussion(s):

Anonyme a dit…

Quelle jolie noirceur!

Anonyme a dit…

Un peu de temps pour revenir sur cette terre escarpée aux zones d'ombre très étendues, là où je ne me sentais plus la bienvenue.
Abandonnée, oui, comme un mouchoir en cellulose jeté à terre.

Un peu de temps encore parce que jamais mots ne m'ont rendu un si bel hommage.
Non, je n'étais pas rentrée au moment où tu m'écrivais. Cependant j'avais quitté l'hôpital, cet univers qui t'est si familier et qui m'apparaissait tellement hostile. J'y suis entrée, la peur pour toute nourriture. J'en suis ressortie, apaisée.
Tu m'as aidée à traverser cette épreuve qui me semblait le bout du monde. De mon monde.
Je suis rivée à ton sourire comme à la flamme d'une bougie.

Enfant, j'ai vu la beauté sourdre de ces mots que tu dis sans valeur.
Je suis là comme je l'ai été au cours de ces saisons qui s'enchaînent les unes aux autres.
Je serai toujours là jusqu'à ce que mon corps touche à sa fin.
Et même au-delà parce que tu fais partie de moi.
Tu es dans chaque cadence de l'horloge, dans chaque visage qui porte l'empreinte de ta terre.
Tu es dans chaque seconde, chaque respiration.
Tu es le temps, l'infini. L'éternité.
Tu es mon Fou, mon ange, ma faille.
Ardeur, douleur. Brûlure de ma chair.
Tu es tout à la fois, le froid et le chaud, la saison morte et le renouveau.
Enfant à la peau caressée de soleil, tu es aimé.
De cette âme que tu dis si belle.
De ce cœur où tu as planté des boutons de roses.
De ce corps qui s'abîme et qui te porte en lui comme une promesse de vie.