6.4.09

Lettres à un président américain (I)


Mr. le Président, 

Vous êtes président américain, je suis citoyen canadien. Nous voilà de natures différentes, mais nous avons ici, j’ose espérer, la même aspiration: celle d’un monde où l’homme ne serait plus ce qu’il est. C’est-à-dire, d’une part, ignorant de sa propre fragilité, mais aussi de la fragilité du monde qui l’entoure. Monsieur le Président, je me permets de vous écrire en ces mots afin de faire vibrer sur l’étendard de la liberté certaines injustices qui ont été faites et sont faites, encore aujourd’hui, à l’homme et à la vie. 

Il y a quelques mois déjà, avant même votre assermentation, vous étiez le symbole même du changement, de l’homme avançant contre le fatalisme. Alors, sous un pouvoir despotique, votre peuple, comme l’humanité entière, s’était retourné contre l’idée de l’homme. Cette idée qui remonte au 10 décembre 1958 et qui affirme ce droit à la vie, ce droit à l’égalité, ce droit à la vérité et au bonheur promis à tous. Unis du seul mouvement de vos paroles, nous, peuples du monde, avons dès lors repris espoir et, comme des aveugles ayant oublié la lumière éclatante du soleil, nous avons retrouvé la vue. Nous avons retrouvé nos droits et la justesse de ceux-ci. Votre combat a été celui de tout un monde qui s’était oublié. Dans cet éveil douloureux, nous avons découvert les crimes qui ont obscurci notre civilisation, qui ont dénié notre existence. À cela, un certain sentiment nationaliste a déferlé sur l’Amérique et l’Europe et des nations entières se sont retrouvées unies sous une seule et même bannière, celle de la justice, celle de l’homme libéré. Comme un seul peuple, nous avons dit oui au changement, oui à ce nouveau monde basé sur un désir profond et sincère d’un nouveau respect de la vie humaine. Nous rêvions puisqu’aujourd’hui nous regardons encore le monde dans lequel nous vivons et recherchons ce changement promis, ce changement tant attendu, ce changement qui devait assurer que les erreurs du passé ne se reproduisent plus. L’homme étant ce qu’il est, nous attendons encore de vous ce qu’on attend de Dieu – qu’il nous sauve. Nous oublions vite alors que Dieu est au-delà de l’homme et nous nous remettons bien vite à lui quand il s’agit, étrangement, d’affaires d’hommes. 

La guerre nous a-t-elle aliénés au point que nous nous sentions responsable de rien? Ma réponse, monsieur le Président, c’est oui. Nous avons perdu de vue la raison qui a construit l’État démocratique. À cela, nous avons aussi oublié les combats livrés contre la tyrannie et l’obscurantisme. Jamais l’homme ne s’est soumis plus que maintenant, jamais la démocratie ne s’est autant rabaissée qu’au moment où je vous écris ces mots. Et qu’est-il devenu du sentiment fraternel des hommes d’hier? Que sont, aujourd’hui, ces intellectuels, ces faiseurs de guerre, ces fonctionnaires et ces hommes de droit qui défendent la vie et la justice par le meurtre et la torture sinon les ennemis de l’homme et, par le fait même, de la nation? Il faut admettre ceci, monsieur, qu’il y a dans nos sociétés un mal terrible qui nous brûle de l’intérieur, un mal qui guide encore nos gouvernements à prêcher une démocratie à laquelle on se refuse le droit. Nous agissons toujours contre les hommes, jamais pour celui-ci. La crise qui doit nous terrifier n’est pas économique, mais humanitaire. C’est dans ce sens que je me questionne sur le véritable rapport entre l’État et le citoyen, entre mon gouvernement et mes droits. Ne dit-on pas que « le droit de quelqu’un existe tant qu’il ne nuit pas au droit d’autrui » ? Ainsi, il me semble que mon droit d’exister dans une société comme celle qui m’éduque, me socialise et me fait produire un bien quelconque, n’est pas justifié alors qu’il fait obstacle au droit d’un autre à l’existence, à l’égalité et à la liberté. C’est à cette question, monsieur le Président, que nous devons tous, en tant qu’homme, répondre avec hâte. 

D’autres pourront vous dire que le droit des hommes, en temps de guerre, n’est plus valable. À cela, nous pouvons répondre que la guerre, monsieur le Président, n’est pas un motif valide pour rendre l’homme moins que l’homme. Le fusil doit-il devenir l’échelle sur laquelle on mesure un sujet aussi grave que la valeur de la vie humaine? La réponse est non. Nous ne « jugeons » pas la vie en la soumettant au bruit des mortiers et des bombes. Ces mêmes hommes viendront à vous et vous diront qu’un ennemi aussi violent que le terrorisme nécessite autant, sinon plus, de violence. N’est-ce pas là justement ce qu’ils veulent vaincre? Non, c’est différent. L’Amérique est différente. Il s’agit de défendre nos familles et nos libertés, vous diront-ils. Quelle liberté soumet les hommes au point de les faire marcher contre la vie? Il y a une différence entre ces hommes et nous, hommes au caractère humain, c’est le souci que nous avons pour la vie de l’homme et l’idée que nous nous en faisons. C’est notre foi en un monde d’égalité et de liberté, où la droiture ne s’appliquera pas seulement à un homme, mais aussi à son gouvernement. Au-delà, il y aura Europe et Amérique, tendant la main à leurs frères et sœurs du monde entier, les tirant contre leur poitrine, comme des mères attendrissantes. Ce sera un événement heureux pour nos démocraties. 

Je m’adresse à vous, mais je m’adresse aussi à moi et à eux. J’espère dès lors sensibiliser nos cœurs à vouloir plus pour l’homme et à toujours y travailler pour que demain rayonne sous un soleil nouveau. 

Publiée dans le journal du Collège, avril 09

1 discussion(s):

Petit Poucet rêveur a dit…

Sais-tu que dans le très abondant courrier qu'il reçoit chaque matin, dix lettres sont tirées au hasard, que ces lettres il les lit et parfois même il y répond de sa plume...

Cette lettre mériterait, en tous cas, d'arriver à son destinataire.