Ce qui me frappe, aujourd'hui, c'est que j'ai honte d'être aussi sensible. Non pas à l'amour (Qu'est-ce que l'amour après tout sinon quelque chose d'insensible?!). J'ai honte de ressentir toutes ces émotions contradictoires en si peu de temps, de souffrir de ma joie comme de ma peine, de cette soirée sur la rue Crescent avec C. C. à la voir qui danser entre les passants, qui me réapprenait à vivre au Ziggy Pub ou au Mad Hatter. Ce n'est pas tant sa présence qui me fait craindre d'avoir à nouveau honte, c'est surtout qu'elle me voit. Il y a aussi ce jugement, ce qu'ils diront si je dis: « Je l'aime.» L'euphorie dans leur yeux, je la vois. Ils diront: « Quoi, encore? » Et je tomberai à genoux à demander pardon d'être si peu courageux, d'avoir si peur du rejet, de leur rejet autant que de son rejet. Ce sentiment étrange, jeune et naïf me condamne. Aurais-je un jour le courage de l'inviter à souper? Pourrais-je la présenter à maman sans devoir lire sa satisfaction de savoir que son fils éprouve bien le désir, aime, touche, convoite une femme.
Et à elle, que pourrais-je lui dire qui ne soit pas affreux, terrible, honteux? Je dirai: « Je t'aime ». Je sais, cela ne veut rien dire. Cela est terrible! Comment, oserais-je? Convoiter ce qui n'est pas à moi: son corps, ses lèvres, ses longs cils, ses hanches, ses seins, ses mains qui manient le violon comme si c'était un prolongement de son esprit. C'est une torture, de vivre sans vivre avec. De vivre, dans l'absence de quelqu'un qu'on ne connaît pas. Non, un simple je t'aime serait une injure à ce que je ressens pour elle. Je le sais, je le veux, je le sens; cela est différent. Il ne s'agit pas de la même honte que lors de ma treizième année. Il s'agit de quelque chose de supérieur à l'amour, à cet amour qu'on essaie de nous vendre: elle n'est pas une option dans ma vie, elle est une nécessité, une réponse à ces longs silences, à ces questions.