17.4.07

Lettre I

à P. B.

Hier encore, je déposais pour une énième fois le parfum charnel de Vincent pour m'endormir en songeant à l'expérience même qu'aurait été une rencontre avec un grand auteur. Je me disais, qu'après tout, j'avais vécu, quelques milli secondes, bien sûr, en un Vincent lorsque je vous ai rencontré.

Je me dis, ce soir, que l'homme caresse l'image des vies qu'il n'aura peut-être pas: il appelle cela rêver, moi je dis qu'il faut vivre sa vie, mais aussi les autres, celle qu'on ne connait pas, qu'on caresse la nuit avec nos songes, qu'on protège au fond de notre âme, de notre coeur. Mon ami, il est très pénible pour moi que de ne vivre qu'une vie, celle qu'on m'a offerte, ainsi, alors que je n’ai rien demandé. Mon âme est meurtrie par ces jours gris, ces nuits sombres qui s'étalent là, ainsi autour de moi et m'enferment dans des prisons si noires, si noires! Là, je connais la solitude, une solitude qui m'ennuie mais dont je me dois d'apprécier chaque seconde car après tout, dans cette société où on nous force à vivre comme un troupeau de robots, je me dis que j'ai de la chance, hélas dans ma malchance, de pouvoir connaître ces moments où je suis seul.

Tout ici est superficiel, que l'on soit écrivain ou travailleur acharné dans une usine. Les relations, les sensations, les échanges, tout est exploré comme si ce n'était que ça, que la vie, que la vie ennuyeuse, que la vie malheureuse. Les gens sont si tristes, j'en ai le coeur au bord des lèvres tellement il y a de souffrances dans ce bas monde. On souffre, on souffre tant qu'on oublie que nous sommes vivants. Je vois chaque jour la souffrance. Elle prend l'image d'un père divorcé qui ne peut pas voir son enfant, d'une mère délaissée par son mari, d'un enfant qui a peur d'être ce qu'il est : un enfant! Je vois la souffrance d'une fleur qui ne peut pousser dans ce béton trop dur, trop gris, trop triste. Voyez-vous mon ami? Les voyez-vous? Voyez la fleur, voyez le père, la mère et le fils, ils sont là, à marcher, le coeur déchiré, ils marchent, mais n'avancent point. Ils parlent, mais d'un silence horrible qui ne peut s'exprimer que par leur regard si terne, si insipide. Je m'en veux, moi, de connaître cette solitude. Elle me protège contre leur vie, cette vie qui n'est pas mienne. Cette solitude prend parfois la forme d'une femme, dans laquelle je me noie. Tantôt elle prend celle de pays magiques, dans lesquels je vogue. D'autres fois encore, elle ressemble à ce Vincent, qui vient pleurer contre mon coeur, la nuit venue.

Ainsi, ne voyez plus la solitude comme la misère de la main qui plume(à plume), elle est là, à s'acharner sur ces autres, ces fantômes qui nous entourent et vivent leur vie comme s'il n'y avait que ça. Croyez-vous, mon ami, qu'un homme n'ait qu'une vie? Ce serait bien trop ennuyeux, mortellement ennuyeux. Donc, je vivrai, demain, une autre vie. Je vivrai, peut-être dans l'espoir d'échapper à ma solitude qui m'écarte tant de ces autres que je croise en allant prendre le métro ou le bus, mais je sais, ce soir, qu'il n'y a pas solitude qui soit plus belle que la vie! Car elle se vit seul.

À bientôt